L'émotion fut telle, en cette minute, que pas un mot ne fut dit. Le choc, prévu et amorti, ne brisa qu'un mât de pavillon, une embarcation et quelques mètres de chaînes. L'Ile-de France, après trente-quatre heures, était renflouée. Elle flottait librement. Les vivats éclatèrent. Ils recommencent quand les embarcations, vers sept heures du soir, ramènent les passagers.
J'ai à peine le temps de m'habiller, pour assister au dîner offert, à bord de l'Ile-de France, à M. J.-B. Snethlage, commandant, à M. A.-M. Bron, capitaine du Friesland, et à M. Lerner. Le souvenir vivant du péril, la gratitude unanime et vive de notre côté, et, de l'autre, la joie du service rendu, relèvent singulièrement le ton des propos échangés entre sauveteurs et «rescapés». Pour une fois, aucun mot de remerciement et de sympathie n'est menteur.
Ce n'est pas tout, et tout l'extraordinaire de ce drame n'est pas fini. Par la plus claire soirée, quand les officiers du Friesland et M. Lerner,—un sportsman qui aime, entre deux chasses au phoque, à compléter la carte du Spitzberg,—reparaissent sur le pont de l'Ile-de-France, ils aperçoivent, à bâbord, le Frithjof. Ce petit navire, qui devait partir pour le sud du Spitzberg, a été retenu par M. Wellman, inquiet de la longue absence de M. Lerner, et envoyé à la découverte, du côté de la banquise. Et ce fait invraisemblable s'est produit: le 26 juillet 1906, à dix heures du soir, tout près du quatre-vingtième degré de latitude nord, dans la mer la plus déserte du monde, quatre navires ont été réunis dans un demi-mille carré.
VII
RETOUR DU SPITZBERG
—Voulez-vous la recette, pour faire un Spitzberg ressemblant?
—Oui.
—Très simple. Vous prenez du chocolat en poudre,—une bonne quantité,—vous le disposez en cônes bien aigus et reliés par la base, dont vous avez soin d'inciser assez fortement les pentes, avec le manche d'une cuiller. Battez alors des blancs d'œufs en neige, et versez dans les creux: vous avez le Spitzberg.
Cette boutade, celui qui l'a dite ne s'en souvient déjà plus. Quatre jours ont passé. Nous sommes loin des terres inhabitées, loin de l'Océan glacial aux fortes lames courtes, et le vert a reparu, le vert d'une tige d'orge et d'un brin de gazon où il y a la vie. Avec quelle joie nos yeux l'ont bue, cette première tache d'herbe, large comme une aire à battre, au sommet d'un écueil dont l'assise était noire! Elle avait triomphé. Elle était l'annonciatrice. Elle rendait silencieux tous ceux qui la voyaient. Des sourires allaient à elle, comme à une fleur précoce qui ouvre une saison. La première cabane prit un air d'idylle. Tromsœ, ville des fourrures, nous parut un grand port, et parmi ses bouleaux cagneux plantés dans la pierraille, nous nous baissions, pour passer sous des branches.