— Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que tout le monde ici n'aspire qu'au lien sacré du mariage?
M. Angelus était enchanté ; il ne la quittait plus. Ils étaient, elle et lui, au fort d'une causerie, lorsque Élise fut abordée par quelqu'un qu'elle n'avait point aperçu. C'était Saulieu.
Commerçant notable, Saulieu avait, en effet, ses entrées comme son utilité dans un groupe qui prétendait être informé de tout. Saulieu fut poli, réservé ; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait dans le ton, voire d'un peu protecteur, qui tranchait et avec l'attitude qu'Élise lui avait connue et avec cet air d'attendre une grâce complémentaire qui caractérisait la plupart des hôtes de la maison Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de commun qui s'exaltait sous le frac? Était-ce la réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à trouver ici Élise bien en cour et même choyée, alors qu'il n'avait jamais osé y introduire Clara? Qu'était-ce?
Élise ne put s'empêcher de communiquer à M. Angelus ce qu'elle venait de remarquer d'insolite en la personne de Saulieu :
— C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste : il vous a présenté ce soir une facette à éclat vif, voilà.
— Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il pas ici sa maîtresse? On ne la mettrait pas à la porte.
— Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il était professeur au Collège de France et que sa bonne amie fût un laideron, vous les verriez ici côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là… Nulle part ne sont observées plus finement les nuances. Comprenez! Dans le monde régulier, tout est réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de l'état civil, ou du moins une lettre de faire-part, un beau jour, décident de tout, pour la vie : les époux, après une formalité, peuvent avoir la conduite privée qu'il leur plaît, il faut un bien grand scandale pour effacer l'effet d'une bénédiction nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est soumis à un examen attentif et approfondi et constant, où il est tenu compte, chaque semaine, de la qualité des individus et de leurs faits et gestes ; rien d'assuré, nulle garantie pour ces malheureux ; nulle situation stable ; il leur faut mériter infatigablement la grâce par une quotidienne vertu. Croyez-vous qu'il y ait, « dans la capitale », couple plus pur que celui de ce Josse et de cette femme qui ne porte pas son nom? Non, madame, rapportez-vous-en à moi : il n'y en a pas. Eh bien, pour la plus petite peccadille, il serait pulvérisé!
— Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers comme lui, et qui ne le valent pas?
— Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour ainsi dire blanchi et purifié ; mais, ces couples, eux, qui reçoivent-ils?
— Grand Dieu! monsieur Angelus… Mais qui suis-je, moi? et en quelle qualité suis-je ici?