Le carnet de poche d'où sont extraites les notes précédentes en contient beaucoup d'autres, dont je fais grâce au lecteur, parce qu'elles s'éloignent de l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je tourne quatre pages en tête desquelles on lit : « Il pleut » ; « Il pleut toujours » ; « Pluie diluvienne ». J'ai dû passer ces mornes journées à me morfondre dans une chambre d'hôtel et à jeter rageusement sur mon calepin des projets de romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles comme celle-ci, par exemple, qui m'était sans doute inspirée par la lecture d'un livre alors à la mode ; « La description oiseuse : grande erreur du temps… Avant tout, ne jamais décrire un objet, qu'il ne soit traversé d'un rayon de lumière spirituelle, etc. » Il faut arriver au 25 août pour trouver une page, mais il est vrai, capitale, sur notre sujet.

« 25 août.

» J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému. Mais ma main tremble. Allons, je veux rapporter fidèlement, posément, en témoin étranger, ce que j'ai vu.

» Le beau temps revenu, la température était délicieuse. On pouvait se promener au soleil. J'ai fait les cent pas sur la plage, aussitôt après le déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers. L'heure du bain m'a ramené vers la plage. Comme je posais le pied sur les premiers galets, j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en courant vers la mer le bonnet de soie bleue. C'est évidemment lui que je cherchais, mais, l'ayant vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir l'air de m'intéresser à lui outre mesure et qu'au lieu de le regarder approcher de la mer, j'ai poursuivi ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me suis donc retourné qu'après avoir heurté les autres rochers, ceux qui sont hérissés au pied du bloc où s'assoit la vieille ville.

» Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je fus frappé par un mouvement inusité parmi les baigneurs : ils s'aggloméraient en un point ; d'autres, au contraire, quittaient rapidement la mer, empoignaient leur peignoir, remontaient la plage, s'arrêtaient tout à coup, et quelques-uns redescendaient, presque aussitôt, pendant que la terrasse du Casino se garnissait ; une quantité de gens apparaissaient sur la plage. « Un accident! » pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction qu'une seule personne pouvait avoir été victime d'un accident : celle qui portait le bonnet bleu. La troisième idée et les suivantes qui m'ont frappé ont été celles-ci : « Je n'y peux rien!… Il est trop tard!… C'est affreux!… »

» A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant de la foule à présent compacte. J'avais vu, du canot où pagaye continuellement un maître-nageur, deux hommes plonger sur le probable « lieu du sinistre ».

» Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi, la conviction que l'accident était arrivé au « bonnet bleu », comme, d'autre part, je savais que le « bonnet bleu » était excellent nageur, l'accident ne devait être causé ni par la fatigue, ni par une imprudence ou une maladresse, ni vraisemblablement par la crampe d'un membre, mais par l'asphyxie. Je déclarai le cas désespéré, apportant à cette conclusion pessimiste la conviction que nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre nous, personnellement.

» Les plongeurs remontaient, soufflaient, s'agrippaient au canot et replongeaient ; un maître-baigneur avançait avec peine, à la nage, gêné par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix minutes allaient être écoulées depuis le moment où j'étais revenu sur mes pas, et l'« accident » avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire au moment que tout doucement je m'éloignais après avoir vu courir le « bonnet bleu ».

» Car la victime était bien la jeune femme au bonnet bleu ; je le sus, sans étonnement, mais non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux groupes. Je sus même aussitôt son nom : on l'appelait madame Destroyer.

» Les recherches durèrent encore un grand quart d'heure ; mais elles devaient être vaines. Je m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour tous. Peu de temps après ces quelques minutes dramatiques, le public habituel s'agitait dans l'eau indifférente ; le canot contenant le maître-baigneur se balançait et semblait danser parmi des vivants, au-dessus d'un cadavre. Et un soleil, d'une splendide magnificence, s'abaissait sur une mer parfaitement calme. »