Elle attendait qu'il lui proposât pour demain une autre heure, le soir par exemple, l'heure du dîner, peut-être!… ou après… ou le matin… ou la nuit!… Ah! que savait-elle! toute heure eût été bonne. Elle se fût bien privée de manger et de dormir pour ne pas manquer de voir Jean-Marie demain!

Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait pas.

Elle le quitta, désolée, comme pour une longue séparation.

Elle baissa sa voilette ; elle sentait qu'elle allait pleurer dans la rue. Lui, il avait souri en l'embrassant dans l'antichambre ; il dodelinait de la tête et il pensait : « Quelle Mimi-Pinson! »

X

Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina vers la rue de Sèvres, en s'accordant, toutefois, quelques minutes d'illusion un peu gamine : du quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher la rue Guénégaud pour gagner le faubourg Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle allait chez lui. Mignardises ridicules de la femme qui aime pour la première fois, ou simplement de la femme qui aime.

Mais, passé la porte cochère, après un regard rapide sur la vieille cour pavée où jouait un enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour, et qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait effectivement et aux êtres qu'elle allait voir, sinon aux choses qu'elle devrait leur dire, car elle était complètement dépourvue de diplomatie.

Elle avait été fréquemment chez madame de Vamiraud du temps qu'elle menait, comme elle disait elle-même en souriant : « la vie d'une femme comme il faut ». Ce n'étaient pas des réunions très plaisantes. Madame de Vamiraud, qui s'entourait de quelques dames titrées du faubourg, abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait invariablement répéter un rôle où l'on eût aimé que quelque metteur en scène invisible l'interrompît d'un juron : « De l'aisance! de l'aisance! N. de D…, vicomtesse!… » Le mari, on ne le voyait jamais : il était à son cercle, disait-on ; en réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu, car on n'était pas riche. Élise ne gardait de ces thés qu'un souvenir d'ennui morne ou de propos drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à M. Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement la saveur, n'ayant pas le moindre esprit d'observation ni d'ironie.

Élise fut introduite par un valet de chambre qui ne leva les yeux sur elle qu'à la dérobée, ce qui, à tort ou à raison, lui donna à penser que son cas était connu dans la maison et avait peut-être été discuté à table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en accusée ; elle eut la vision du tribunal, de la cour d'assises… C'était un commencement! On allait sans doute la livrer un jour ou l'autre aux hommes d'affaires, aux avoués, aux avocats…

Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir, elle se trouva assise, non pas dans le petit salon intime, non pas dans une pièce quelconque où l'on reçoit une sœur, mais dans le grand salon. Tout était prémédité, ici. On la recevait avec cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au moins, car les meubles étaient recouverts de housses. C'étaient les vacances ; on n'était point censé habiter Paris. Et il fallait marquer, en outre, que la sœur aînée et les vieux parents étaient venus là à cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise, et nulle autre cause, obligeait à se mouvoir tous ces personnages esclaves d'habitudes et de gestes arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée. Dans son extase amoureuse, elle ne s'était pas représenté que tout un monde gravitait autour d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait autrui, elle déplaçait des individus nombreux, elle entraînait dans son orbite déréglée toute sa famille!… Qui pense à cela quand il aime? N'aurait-on donc point de vie personnelle?