— L'air du port!…
Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage : « La morue! » Il sentait la morue déchargée de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs du marché finissant, les légumes piétinés, le thym, la ciboule, les melons et les fraises plus délectables encore,… comme chacun sent son passé, sa jeunesse.
Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à Granville cette année. Pourquoi Élise n'eût-elle pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue en ville, au casino, comme autrefois.
Un tel projet avait causé à Élise la première grande douleur éprouvée en son idylle. Aller à Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer avec son amant entre quatre murs, comme elle le faisait ici? Est-ce qu'il lui eût été possible même de lui parler? « On s'arrangera!… répondait Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas se perdre de vue!… » « Comment! c'est beaucoup? » Il appelait cela « beaucoup »! Elle en avait cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et l'oubli quotidien de tout, oui, de tout, même du mauvais, entre les bras du bien-aimé, pour que fussent effacées les traces de cette alerte.
Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il fût, était lourd, disait encore : « Ne pas aller, moi, à Granville, pour la première fois de ma vie, alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la première fois, n'est-ce pas leur envoyer à tous nos deux photographies unies sur une même carte? — Et cela ne me déplairait pas, » disait Élise. Il en demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.
Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était, par sa passion, plongée dans un tel état d'ébriété qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste bonheur produisît une irritation funeste chez son amant.
Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire à l'amour en privant son amant d'aller aspirer l'air marin dont il vivait depuis quarante ans. Elle n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où celui qui aime davantage devient un calculateur et un diplomate, un avisé conservateur de son bien et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de famille trop riche, qui dissipe sa fortune sans aucun souci du lendemain. L'heure du rendez-vous, la chambre vulgaire, autrement dit : l'instant incomparable, le lieu du monde le plus magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de rien d'autre.
Un double fait contribua à entretenir en elle cet aveuglement, c'est d'abord que M. Le Coûtre se soumit, timide encore devant sa maîtresse ou touché de son ardeur extrême, et c'est, en second lieu, qu'Élise se trouva libérée de ce qui lui avait causé une appréhension relative : la visite de son mari, la visite de ses parents. Il s'écoula un temps assez long, pendant lequel elle n'entendit plus parler de rien ni de personne. Elle n'entendit pas parler de requêtes, pas parler d'avoués, pas parler de son mari, pas même de ses malheureux parents. Son attendrissement pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier rendez-vous d'amour. Elle put, durant deux bons mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous d'amour.
XII
Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils fussent courts.