Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.
Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette triple abstention renouvelée, et d'ailleurs aggravée par le mutisme de ces messieurs, que les deux hommes mariés et pères de famille se refusaient à aller chez une femme séparée de son mari et notoirement la maîtresse d'un de leurs amis. Le professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y rendre par ses habitudes de maniaque, à moins que ce ne fût par une antipathie ou un dédain secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente camaraderie des cercles, de ces sentiments cachés qui se manifestent pour peu que surgisse une occasion étrangère à la coutume du lieu.
Quelle allait être la répercussion de ce parti pris des trois abstentionnistes sur le succès des soirées chez Élise? Une première conséquence était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de la jeune femme, devaient se renouveler deux fois la semaine, étaient réduites à être hebdomadaires. Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du sort de la prochaine.
Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux abstentions nouvelles s'ajoutèrent aux trois premières. Il est vrai que l'une était celle du rentier Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après l'absence exigée par le deuil, quel parti Basse adopterait-il? On demeurait d'ici-là en suspens. La seconde était celle de Grévillon, le caissier, appuyée sur un prétexte futile.
Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur Wormser, Saulieu et Clara. Plutôt que de faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire à la manille, car les échecs, les dames, le jacquet, — la pauvre Élise avait fait emplette d'un jacquet! — ne pouvaient occuper que deux de ces messieurs sur trois qu'ils étaient y compris Jean-Marie. On finit par une partie de dominos. La bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net, une atmosphère de défaite.
Clara, insensible aux événements, se montrait de plus en plus enthousiasmée des grâces d'Élise ; que ces messieurs fussent nombreux ou non, qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait ; elle parlait, elle parlait, elle parlait…
La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait qu'Élise fît dire qu'elle serait encore chez elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit sur lui de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté Élise, qu'il serait obligé de s'absenter dans la semaine.
On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si ce n'est celle que Clara avait arrachée à Élise de faire ensemble un petit tour dans les magasins, le prochain samedi.
Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le petit appartement garni par elle avec tant de rapidité et à si grands frais. Elle parcourut ses pièces, où trois personnes étrangères laissaient autant de désordre que six ou sept. La table était maculée, les verres poisseux, épars sur les meubles ; l'odeur nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac envahissait la chambre à coucher. De cette réunion comme de la précédente, que restait-il, en somme, dans le souvenir? Un vain bruit. Et c'était l'échec de réunions pareilles qu'elle était réduite à déplorer! De réunions pareilles le destin voulait que son bonheur dépendît. Oui, elle déplorait d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou deux fois la semaine, contempler le désordre, les objets sordides, le brouillard empesté!
Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un rendez-vous l'après-midi, elle se disait uniquement ceci : « Pourvu que celle-là n'aille pas me mettre en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie! » Car elle ne croyait pas au déplacement annoncé par celui-ci.