Idem.
«Ce sera mon œuvre posthume», disait Boylesve; et Jean-Louis Vaudoyer nous le rappelle en tête du récent et inappréciable livret: La Touraine, qui s’achève sur quelques fragments extraits de ce même dossier des Feuilles tombées. Avec l’autorisation de Mᵐᵉ René Boylesve, et grâce à l’accueil et au concours de M. Gérard-Gailly—tout ensemble le plus scrupuleux et le plus diligent des exécuteurs littéraires,—il nous a été permis de consulter «les carnets, calepins et pages volantes» auxquels Vaudoyer fait allusion, et «où de sa petite écriture ferme et fine, Boylesve consignait au jour le jour ses rêveries, ses observations». En plein accord avec M. Gérard-Gailly,—et en attendant l’édition complète dont le temps n’est pas encore venu,—voici, pour l’anniversaire de sa mort, le premier accès à l’intimité de notre ami, et qui dès à présent nous livre sa vraie figure: une figure qui par toute son œuvre a su restituer en profondeur «les traits éternels de la France» parce qu’elle les portait tous en soi, et qu’à la différence de tant d’autres elle ne leur devait pas seulement ses dehors, sa parure, mais bien sa solidité, sa toute suffisante raison d’être.
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«Mon œuvre posthume...» Non point avec hésitation, mais—par delà toute mélancolie—avec fière et sereine assurance, Boylesve articulait sans doute ces mots. Il était éminemment de ceux qui savent l’existence des deux registres, et qu’ici-bas de notre vivant le plus radical de nous-mêmes ne saurait s’exprimer. D’abord en vertu de cette représentation d’un lecteur possible à laquelle presque personne, peut-être ne semble entièrement soustrait, et qui imprime, sinon toujours à la chose que l’on dit, en tout cas à la manière dont on la dit une déformation inévitable. (Moins que tous les autres les tenants de la sincérité nue n’y échappent—eux qui, du fait même de la sincérité se croyant quittes, finissent par perdre conscience du problème: la déformation alors se réfugie dans l’inconscient, et c’est de la meilleure foi du monde qu’ils sécrètent plus encore qu’ils ne fabriquent le sophisme.) Ensuite, même en admettant que l’on parvînt à s’exprimer sans réserves, resterait intacte la question de savoir si on en a le droit, non seulement vis-à-vis des autres envisagés tête par tête, non seulement vis-à-vis de «la société polie», création française s’il en fut, dont Boylesve comprenait, admirait, goûtait si fort la noble et complexe portée, dont la disparition (à laquelle il assista) lui fut un amer et toujours renaissant tourment, mais vis-à-vis de ce minimum d’ordre, de hiérarchie, de sens des valeurs, faute de quoi nulle civilisation n’est en état de subsister.
Se refusant d’une part à une «niaise» et d’ailleurs impossible «anarchie»[A], se refusant de l’autre à donner gratuitement offense, gardant vive en lui la conscience de ce qui est dû aux «honnêtes gens», qu’il s’agisse de les «faire rire» ou de les faire réfléchir, Boylesve en ses écrits préparés pour la publication, tout en veillant avec grand soin à ce que la vérité essentielle ne se trouvât jamais lésée, tenait quelque peu en mains l’irréductible de son jugement[B]. Ceux qui ne se consolent pas de ne plus pouvoir retremper le leur dans ces stimulantes conversations où la hauteur de vue était toujours dictée par la moralité spéciale propre à «l’homme de l’esprit», auront souvent recours aux «conversations avec soi-même» que représentent Feuilles tombées. Par rapport à l’écrit, la liberté de l’entretien intime, celle—combien plus souveraine encore—du Journal, constituaient pour Boylesve ce second registre dont, dans la mesure même où s’aggrave sa perception de la vie, un être supérieur à partir d’un certain moment ne saurait plus se passer.
Hauteur de vue, ai-je dit, mais avant tout dans la sphère où les convictions intellectuelles étaient en jeu; pour tout le reste, dans l’entretien intime, de l’hospitalité la plus libérale, et de celle qui accroît celui qui en bénéficie sans entamer en rien celui qui la dispense.
«Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.» Que de fois, en quittant Boylesve, me suis-je murmuré cette maxime de notre ami à tous deux, de Joubert: je n’ai rencontré personne qui plus instinctivement la sût mettre en pratique: au terme d’un long tête-à-tête où bien des points avaient été touchés, où bien des positions, parfois opposées ou simplement différentes, avaient été prises, tandis que Boylesve se levait pour reconduire l’interlocuteur, il semblait que l’on vît luire mieux que jamais l’aloi de son inaliénable intégrité. Les échanges, les traversées que favorisa cette spacieuse bibliothèque de la rue des Vignes (non sans analogie d’ailleurs avec une très confortable cabine de yacht)! Aujourd’hui que la piété de Mᵐᵉ René Boylesve et la vigilance de M. Gérard-Gailly nous l’ont maintenue vivante en la consacrant à sa mémoire, qu’à cette survie les écrivains contribuent en envoyant comme par le passé leurs livres, lorsqu’on y pénètre à nouveau, de ce clair asile d’un loisir studieux et peuplé, le mot d’ordre reste Æquanimitas. L’égalité d’âme—à condition que difficilement obtenue, elle fût elle-même une passion et une passion victorieuse,—il n’était rien que Boylesve prisât davantage: c’est lui demeurer fidèle que de surmonter l’inopérante tristesse et de poursuivre l’entretien. Qu’il me soit permis de séjourner un moment encore, ne fût-ce que pour l’illusion d’un dernier dialogue—un de ces dialogues où l’on souhaiterait tant pouvoir être contredit; où, ne pouvant l’être, l’on n’a souci que d’apporter au disparu le seul hommage qui compte: celui de la compréhension.
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Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire. Vers la quarantième année... Boylesve avait quarante et un ans lorsqu’il me fut donné de faire sa connaissance. Formé déjà, éprouvé, avec cet air émouvant de qui se sent et se sait responsable, chargé du poids d’une expérience qui, bien loin de la courber, redressait encore sa haute taille, et qui dans ce beau visage, à la fois si distinct et si patiné, paraissait incrustée tel un ambre sans prix. Il avait encore la barbe de Schariar (que devait remplacer plus tard celle, à la française, des Clouet), et l’expression d’anxieuse mais inébranlable rectitude d’un ermite de Grünewald. Chaleur et gravité: qui n’a pas connu Boylesve, qui n’a pas été admis en son intimité, ne saura peut-être jamais de quelle persuasive plénitude peut être empreint l’alliage de ces deux attributs,—non point s’équilibrant ni se tempérant l’un l’autre, mais fondus jusqu’à l’indissociable. Tout l’être de Boylesve appartenait au registre du violoncelle; et parfois lorsque assis, ayant écouté avec cette attention, cette immobile intensité qui paraissait alors subir, recueillir et capter le passage des ondes sonores, il rendait au juste moment sa large réplique étoffée, il semblait que l’on fût en présence de quelque Casals spirituel.
Oui, dès 1908 «il avait pris le masque de son art même». Lorsque je le rencontrai, j’étais tout subjugué par la découverte de Mon Amour—peut-être dans notre littérature le seul chef-d’œuvre du roman-journal, où le don des gradations est infini, mettant sa suprême délicatesse à se tout inféoder aux battements mêmes du cœur sensible,—d’un cœur qui tour à tour se comprime et éclate, qui épouse la ligne sinueuse du sentiment, la cerne de retouches, de «repentirs», mais avec l’unique objet d’y mieux encore adhérer, d’un cœur enfin qui toujours tremble de ne s’être pas à soi-même suffisamment fidèle...