On sut, en effet, que non seulement le marquis de la Frelandière, mais la plupart des maisons nobles, et plusieurs propriétaires catholiques lui avaient retiré leur clientèle. La valeur de son étude s'en trouvait singulièrement diminuée. De dépit, n'affichait-il pas des opinions démocratiques?
—Parfait, disait M. Clérambourg, quand vous avez la bonne fortune de trouver des capitalistes assez excentriques pour vous soutenir; mais, dans l'état actuel de la propriété foncière, les idées avancées sont incompatibles avec le notariat.
Casimir développait ce sujet avec complaisance, car c'était détourner l'attention de ses affaires personnelles. La table, augmentée d'une rallonge pour les trois bouches nouvelles, restait silencieuse; on baissait le nez dans son assiette et relevait un oeil furtif sur Félicie. Elle ne bronchait pas.
Une seule chose semblait la préoccuper désormais: la morphine et le nombre des piqûres autorisées. On avait dû lui arracher la seringue, ainsi que le petit flacon de baume souverain et mortel, car elle en abusait. Cette exécution s'était faite, un mercredi soir, Sucre-d'Orge étant monté sur ses grands chevaux et ayant parlé à sa vieille amie comme à un animal indompté; l'oncle Planté, Philibert et toutes les femmes formant cercle autour d'elle et frappant du pied. Scène affreuse. On avait vu, pour la première fois, Félicie pleurer. Elle avait cédé à la force, et remis entre les mains de sa soeur l'étui plat en maroquin noir. Depuis lors, elle pleurait quelquefois, pareille à une enfant privée de sa poupée, et redemandait la chose avec des minauderies gentilles et puériles, plus atroces que des cris. Grand'mère allait avec elle derrière le paravent et la piquait. Dans la griserie du soulagement, il arrivait que Félicie embrassât sa soeur.
Le paravent prenait l'aspect d'une clôture sacrée derrière laquelle se passaient des scènes mystérieuses. Je n'osais plus en déchiffrer les légendes. Les messieurs au bain, les curés de village, les mamans-canards, ne donnaient plus envie de rire.
Félicie m'envoyait avec Philibert dans les fermes. L'application du malheureux à s'initier à l'agriculture était touchante. Il interrogeait les femmes dans les champs; il faisait causer les enfants au bord des chemins, afin de surprendre les notions par trop élémentaires dont il n'osait avouer l'ignorance: l'époque où l'on sème le blé, où l'on fume la terre, où l'on taille la vigne, où l'on doit rentrer les regains. Mais son cerveau était rebelle à tout cela; souvent il écoutait mal ce qu'il s'était donné tant de peine à demander, et il demeurait absorbé par quelque particularité pittoresque de la personne qui lui parlait. Bien des fois aussi, tout en marchant, tout en causant, quelque chose comme un flot lui montait à la gorge, et il détournait la tête: c'était le regret d'Adrienne, qui se gonflait dans son coeur. Il restait maladroit dans les rapports que nous faisions à Félicie, et il était humilié parce qu'elle m'écoutait de préférence.
Quand elle nous ordonnait de lui ramener Pénilleau, Cornet, ou le père Moreau, elle humait sur les épaules du paysan, par-dessus le livre de comptes, l'odeur de chacune de ses terres, de chacune de ses étables, et elle en évoquait avec une précision minutieuse les plus infimes détails, comme un exilé qui pense au jardin de son père. Elle ne congédiait plus ses hommes sans leur dire:
—C'est peut-être la dernière fois que nous comptons ensemble; mais, que j'y sois ou que je n'y sois plus, il n'y aura rien de changé.
On interprétait de différentes façons ces paroles ambiguës. L'interroger sur l'avenir semblait encore prématuré et de mauvais goût. Elle-même ajoutait parfois ce commentaire:
—Qu'est-ce que je suis, moi? rien. Qui est-ce qui vous nourrit? c'est
Courance.