Madame François agita sa figure futée; elle semblait sourire par le bout du nez, car on ne lui voyait pas les yeux sous ses disques d'azur, et sa bouche était close respectueusement. Elle avait l'air de ne point vouloir parler, et cependant elle parla:
—Monsieur le curé, dit-elle, en comprendra facilement la raison…
C'est que le vin de madame Planté est bien meilleur que le sien.
Elle jouit de son succès et se retira, tandis que Félicie disait à l'oreille du curé:
—Je vous en enverrai quelques bouteilles.
Le bon curé prêtait volontiers sa servante, en se laissant inviter dans les maisons où elle était rémunérée à souhait, et l'un et l'autre y trouvaient avantage.
Grand-père Fantin, qui était plus gourmand que le curé Fombonne, profita de la circonstance pour raconter l'histoire d'une certaine dinde à la chipolata, qu'il avait mangée pendant l'Exposition universelle de 1867. Elle avait pour but d'amener ceci: «Lord Bolingbroke, en me gratifiant d'un vigoureux shake hand, me dit: «Fantin, vous croyez connaître la chipolata? La première fois que vous viendrez à Londres, faites-moi donc l'amitié…, etc.»
Quand grand-père Fantin entamait cette histoire, chacun s'évertuait à la couper net et le plus tôt possible, d'abord parce qu'on la savait comme son pater, ensuite parce qu'il était pénible de le voir étaler les fastueuses relations qu'il s'enorgueillissait d'avoir eues dans le temps même où il faisait les affaires les plus déplorables. Après lord Bolingbroke, venait immanquablement Napoléon III. Sa Majesté s'était fort intéressée à un projet de charrue à vapeur, et en serrant la main de l'ingénieux inventeur, aussi violemment que le noble anglais, elle lui avait affirmé d'une voix émue: «Fantin, Nous avons l'oeil sur vous.»
Il parlait de ces choses avec une inconscience absolue, tandis qu'autour de lui les mémoires retraçaient la terrible aventure: la faillite à la fermeture de l'Exposition, la ruine, la prison pour dettes; ma grand'mère, ici présente, mendiant un emploi à Paris; la jeune fille, la morte d'hier, un mariage manqué, accourant, toute seule, implorer la charité des parents de province!… Lord Bolingbroke, Sa Majesté, la dinde à la chipolata: la nature heureuse de Casimir n'avait retenu que ces mots sonores et ces mirages.
Les jours où l'on négligeait les cérémonies, Félicie l'interrompait en disant: «Casimir, passons à la période contemporaine.»
Car on divisait la vie de grand-père Fantin en quatre périodes, comme un règne. Chacune débutait comme un âge d'or, et se terminait par une catastrophe. La première était la période africaine: il y était question de chênes-lièges, d'Arabes en révolte, de campements sous la tente et de cris de chacals; une série d'éblouissements suivis d'un brusque retour, de la vente du mobilier, des livres et de la dernière chemise. La seconde période était celle de Londres en 1855. On y entendait tinter des «Palais de Cristal», des «jeune reine pleine de fraîcheur…» et des «prince consort», etc. La troisième était baptisée période de la chipolata. Enfin la quatrième, qui durait encore, était celle du vieil oncle Goislard, ou «l'oncle à la mode de Bretagne», dont Casimir convoitait l'héritage, et, en attendant, usait les redingotes «malheureusement un peu étroites». Et comme on ne connaissait guère l'oncle Goislard que par les narrations de grand-père Fantin, c'était encore des féeries que ce nom évoquait. Chez l'oncle Goislard, les dîners étaient de trente couverts, les dames nombreuses, jeunes, belles et toujours «en peau», à moins que ce ne fût «outrageusement décolletées»; elles portaient des noms magnifiques et demeuraient dans des châteaux.