Toutes les fois qu'on me présentait à quelqu'un, on levait les yeux au ciel, où l'on semblait voir celle qui aurait dû être près de moi.
Quand on prononça le nom de Félicie, il se retourna, et dit à mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils avait fait d'elle en 1830, et qui était accroché à gauche de la cheminée.
À l'aspect de cette figure charmante, entre deux énormes manches à gigot, et sous la haute coiffure à la girafe, tout le monde hocha la tête: «Non, non, ce n'est plus cela, Félicie…» L'oncle Goislard soupira, puis il éleva sa main droite un peu branlante, et joignit le pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pincée de poudre impalpable:
—Elle a été exquise! dit-il.
Ces ressouvenirs, entre gens déchus, étaient d'une mélancolie qui ne manquait pas de grâce. Grand-père Fantin ne comprit pas qu'il en rompait le charme en se mettant à chantonner sur un ton badin:
Ah! combien je regrette
Et ma jambe bien faite,
Et mon bras si dodu!…
On nous reconduisit à la salle à manger, tout en nous annonçant que nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soirée. Je courus au jardin dès qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui semblait creusé dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les choses étaient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru à mon entrée par la porte cochère.
Sous la voûte des marronniers, à mi-chemin, il y avait deux bancs qui se faisaient vis-à-vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sèches; Philibert et moi, nous courûmes avec elles jusqu'aux cloches à melons, en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu'à son dernier voyage à Courance. Je lui dis:
—N'est-ce pas que, quand tu es à Courance, tante Félicie te fait peur?
Il me regarda en riant: