—Mon petit, méfie-toi des idées nouvelles: des fariboles!

Et je me trouvais mal à l'aise pour lui parler de ma petite cousine, comme le voulaient grand'mère et ces demoiselles: car je sentais que, pour Félicie, cette famille de Philibert était une intruse qu'on essayait de pousser à Courance afin de partager la propriété.

Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance, de timides allusions aux siens; il écrivait «Adrienne» tout court, pour désigner sa fille; il parlait de «sa femme», mais avec discrétion. À table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal, grand'mère se risquait à prononcer: «la petite Adrienne», ou: «la femme de Philibert», et c'était très héroïque de sa part. Elle tâchait d'accoutumer les oreilles, après quoi les esprits suivent aisément. Nous n'étions qu'à l'entrée de l'hiver et Pâques demeurait la date extrême. On avait le temps.

La veille de la Toussaint, en même temps qu'on allumait le premier feu et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Félicie, on disposait un paravent vis-à-vis la porte du corridor. C'était un cérémonial immuable. À l'heure du déjeuner, on entendait frapper à la porte. «Qui est là?» Personne ne répondait. On allait ouvrir, et l'on ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune, à vignettes, et deux mains rouges. Cela s'avançait gravement, et, par derrière, éclatait tout à coup le rire de Valentine.

Elle déposait l'objet poussiéreux et l'essuyait, en soufflant dessus à grosses joues. Une à une, les quatre feuilles étaient déployées, et l'on renouvelait connaissance avec les drôles de bonshommes qu'elles portaient, ainsi qu'on eût fait avec de vieux amis. On y voyait des compositions grotesques de Gustave Doré, au trait, de la fantaisie la plus extravagante. Quelle joie c'était de retrouver ces bals de la banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village avec un «monsieur le curé» rond comme un tonneau et des pompiers casqués comme dans les vaudevilles! Une scène de bains de mer, «côté des hommes, côté des dames», passait pour très divertissante: un monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de séparation et mettait en fuite un essaim de dames effarouchées, dont deux ressemblaient, à s'y méprendre, à grand'mère et à Félicie. Certains animaux de Grandville avaient acquis, à la longue, l'importance de véritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurés par des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts, laissaient échapper des nuées de triples croches. Deux dames sarcelles excitaient une particulière sympathie: c'étaient des mères franchissant le porche du «temple des Arts» pour y prendre leurs «demoiselles» à la sortie du cours. À leur déhanchement, à l'attitude penchée de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien.

J'appris à lire en déchiffrant les légendes du paravent. Félicie me tapait sur les doigts avec son petit couteau à quinine, lorsque je n'épelais pas bien. On s'en rapportait à M. Laballue du soin de parfaire mon éducation, le mercredi.

À quatre heures de l'après-midi, ce jour-là, Félicie commençait à croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la grille. Grand'mère hochait la tête:

—Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas…

—Mirabeau? il est sourd. Son maître le tuera à le faire engraisser comme une volaille.

Et on prêtait l'oreille: on n'entendait plus rien.