Je réfléchissais à un sujet de conte, choisi parmi ceux qui se rapportent le plus possible au temps présent,—on ne croit guère qu'aux aventures du temps présent, je ne sais pas pourquoi,—lorsqu'on vint m'annoncer la visite d'un jeune homme tout à fait moderne. Il venait me confesser qu'ayant jusqu'ici ignoré mes ouvrages, sous prétexte qu'il me tenait pour un Monsieur «arrivé»,—il paraît qu'il est tout à fait superflu de connaître les auteurs qui se sont fait une réputation,—il avait été poussé à les lire par le mal extrême que l'on en disait, et, comme il était loyal, il désirait m'avouer que mes livres l'avaient touché; seulement, et avec beaucoup de politesse et un entrain endiablé, il m'exprima aussi son regret sincère que je n'eusse point coutume de traiter des sujets plus actuels. «Qu'appelez-vous donc un sujet «actuel»? lui demandai-je.—Comment! monsieur, dit-il, mais le monde est renouvelé par les découvertes scientifiques…», etc. Et le voilà à m'énumérer les dernières merveilles: avions, torpilles, sous-marins, sans-fil, et les gaz asphyxiants récompensés par le prix Nobel. Bref, le roman, par exemple, des «Ondes hertziennes» traité par l'auteur de La jeune fille bien élevée, lui paraissait désirable. Je trouvais ce jeune homme charmant; il était intelligent, informé, piqué par le goût de l'innovation, ce qui n'est pas pour me déplaire; et, évidemment, seule lui échappait une expérience prolongée de la littérature. Je songeais: «A-t-il de la chance! D'abord il est très jeune; et il attache à une découverte scientifique l'importance que je donnais, de mon temps, au Réalisme dans nos parlotes de débutants! Le sans-fil va plus loin que le réalisme, je le reconnais; mais que sont ces prétendus perturbateurs au prix d'une ode d'Horace, d'un vers de Ronsard ou d'une de ces nonchalantes réflexions de Montaigne qui s'enlacent autour de vos membres et vous pénètrent pour la durée de la vie comme le lierre la muraille? Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais qu'une sorte de littérature, c'est celle qui nous entretient de l'esprit et du cœur humains. Les accidents de l'état social ou des mœurs, comme l'esclavage antique, la féodalité au moyen âge, ou le merveilleux scientifique de nos jours, n'ont vraiment d'intérêt que dans la mesure où ils influencent notre manière de penser ou de sentir; or les «Dialogues» de Platon, qui ne datent pas d'hier, n'ont jamais flatté davantage l'intelligence; la femme de nos jours est aussi perfide que Circé; et n'aime-t-on point encore comme faisait Didon? Un monsieur qui nous eût raconté avec stupeur les premiers chemins de fer nous paraîtrait sans doute un peu coco. Je crois bien, moi qui vous parle et qui ai connu les diligences, avoir été un des premiers à narrer un voyage en automobile; je ne voudrais pas le relire à présent, tandis que l'émoi d'une jeune fille à l'éveil de la première tendresse, qui fut sincèrement écrit il y a soixante ou cent ans, il me semble qu'il a conservé sa fraîcheur malgré tout ce que l'ingéniosité des hommes, à leurs moments perdus, a ajouté depuis lors aux arts chimiques et mécaniques.»
Et voyez, s'il vous plaît, comment les choses arrivent, et les hasards singuliers qui déterminent nos écrits! Pendant que mon jeune homme parlait et pendant que je faisais, à part moi, les précédents retours,—que je me gardais bien de lui communiquer, parce qu'il se serait moqué de moi, vieille barbe,—je prenais la résolution d'abandonner le projet de conte choisi, lequel me paraissait tout à coup encore trop rapproché du temps présent, quoiqu'il ne le fût certes pas assez au gré de mon visiteur, et je faisais le serment de conter quelque aventure qui, non seulement n'eût aucun caractère scientifique, mais fût aussi invraisemblable que possible.
«C'est avoir l'esprit mal fait, me direz-vous, c'est procéder par réaction.» Hélas! je sais bien que nous n'agissons presque jamais d'autre manière, mais ici, je jure que je ne pensais point à réagir; j'aurais au contraire aimé à contenter mon visiteur: j'étais pour lui plein de reconnaissance, car il venait de m'éclairer en me montrant à quel point j'eusse été sot de donner dans les nouveautés.
«Mais ce n'est pas une raison pour écrire une histoire invraisemblable!» Je vous demande bien pardon. A mesure que la littérature s'opposait pour moi, d'une manière définitive, à l'esprit scientifique, je reconnaissais que la véritable littérature était la littérature invraisemblable. Entendons-nous.
Voyons, ne prenez-vous pas en pitié tous ces écrivains qui se donnent un mal affreux pour agencer d'une manière véridique des séries compliquées de faits, lesquels, si bien imbriqués qu'ils soient, ne signifient rien du tout? Que m'importent mille faits ingénieusement combinés, qui ne fournissent aucune lumière à mon esprit, aucune émotion durable à mon cœur? Je vous en prie, croyez-moi: ce ne sont pas les faits qui doivent être vraisemblables, c'est le sens qui se dégage des images présentées à vos yeux. Si je vous dis qu'aidé d'un diable je soulève tous les toits de Paris ou de Madrid et vous montre la vie des hommes que ces couvertures abritent, le fait est nettement incroyable, mais ne nuit en rien au caractère véridique de l'histoire. Il n'est pas vraisemblable que le chêne ait dit jamais quelque chose au roseau: trouvez-vous que la fable de La Fontaine pèche par la base? Les péripéties de Candide sont insensées: il n'existe pas à mon avis d'ouvrage plus vrai.
Ce qui est vraisemblable, hélas! c'est que nous avons été de grands bêtas, en accordant une importance à des éléments qui n'en ont point, et en convertissant, comme nous-mêmes, la littérature au matérialisme. Les faits, ce sont des signes comme les mots. Une littérature qui arrive à conférer des dignités excessives aux mots est proche de la décadence; si pareils honneurs sont rendus aux faits, la pauvre littérature perd son cerveau; c'est une folle, une innocente de village, et sa chair même n'est pas belle, car c'est la vigueur spirituelle qui lui eût valu son principal agrément.
Mais voilà trop de pédanteries et j'ai hâte d'entreprendre le récit d'une aventure à laquelle il me plaît, je vous en avertis, de donner les apparences de la plus extravagante folie et de la plus surannée.
Je ne sais pas si vous avez lu les «Contes de ma Mère l'Oye». On les connaissait de mon temps, et les grandes personnes n'en faisaient pas fi. Je n'en suis pas autrement entiché, mais leur absence de prétention, leur apparence de s'adresser aux enfants—comme l'œuvre de notre Fabuliste, qu'il faut être un grand sage pour comprendre—m'ont toujours séduit. Il vaut mieux avoir l'air de chuchoter de toutes petites choses au niveau de l'oreille des fourmis que de simuler qu'on embouche les trompettes du jugement dernier. Quelqu'un se trouvera, un jour ou l'autre, pour juger la valeur des choses qui auront été dites ou d'aussi bas ou d'aussi haut.
Veuillez donc me permettre de vous mener au cœur même d'une forêt, non d'une forêt d'aujourd'hui savamment exploitée ou saccagée pour les besoins de la guerre; au cœur d'une bonne forêt d'autrefois où les arbres croissent à leur gré et ne meurent, la plupart du temps, que de leur mort naturelle. Cela ne forme pas un enlacement de troncs et de branches inextricable, car chaque plante se défend comme un homme, a horreur d'être incommodée par le voisin et tâche à être la plus forte afin d'exterminer qui la gêne. A défaut d'aboutir à cette extrémité toujours tentante pour un être vivant, eh bien! l'on se retire sur soi-même, on raccourcit ses rameaux, on les dirige en hauteur, on se résigne à une taille fluette et un peu trop longue, mais du moins on est seul et ne se commet point, si l'on est bouleau, avec un sapin, si l'on est frêne avec un cornouiller. Les chênes sont maîtres, cela va de soi, et étouffent la gent myrmidonesque, par la musculature de leurs bras et l'épaisse ampleur de leur ombre.
Au beau milieu d'une telle végétation, vivaient en bonne intelligence un bûcheron nommé Gilles et sa femme, qui, étant demeurés assez longtemps—à leur grand désespoir—sans enfants, furent tout à coup favorisés de deux filles jumelles, autrement dit «bessonnes», comme il était d'usage de s'exprimer dans ce temps-là au fond des provinces.