Ce pays est celui où l'industrie humaine a été jusqu'ici le plus loin. Aussi présente-t-il le spectacle d'une magnifique activité. On n'y voit presque personne conduire la charrue, dans les champs, et les jolies campagnes sont désertes. Mais les villes regorgent d'habitants et l'on y voit plus clair la nuit que le jour. Les voitures vont toutes seules; impossible de traverser une rue sans être écrasé ou sans manquer de l'être plusieurs fois; de voiture à voiture, on se culbute fréquemment, ce qui donne lieu à des accidents «sensationnels», disent-ils avec une certaine satisfaction, et qui sont aussitôt reproduits et colportés par l'image. On voyage aussi dans l'air; on voyage sous terre; et l'on voyage sous les eaux; de sorte qu'il semble que personne ne fasse que de voyager. Toi qui as tant voulu nous enseigner à lire et à écrire, cher papa, si tu voyais ce pays vraiment savant, tu comprendrais combien c'était peine perdue: les gens d'ici ne lisent ni n'écrivent plus: ils ont des mécaniques qui exécutent tous les signaux nécessaires à se faire entendre de loin comme de près, et ils se contentent, comme les enfants de chez nous, de regarder des images. Madame Je-ne-sais-qui dit que c'est beaucoup mieux; madame Ah!-qui-est-elle affirme que c'est retourner à la stupidité première. Nous sommes ahuries par le bruit de toutes ces machineries. Nulle causerie possible avec qui que ce soit, car tous ne font que se mouvoir d'un point à un autre ou que sauter sur place, et j'ai peine à concevoir que cela soit supérieur à l'état que nous avons connu dans notre enfance: nous avons appris tant de jolies choses dans les Pavillons de la clairière, dans les livres que nous ouvrions le soir à la chandelle ou sous cette sainte bénédiction qui tombe des arbres de la forêt…

Mes chers parents, on m'annonce à l'instant que nous n'allons pas pouvoir rester ici parce que la guerre est déclarée entre tous ces royaumes d'extrême civilisation… Nous n'attendons pour partir que les couches de Gillette…»

La lettre non achevée restait suspendue à ces mots alarmants.

Loys, ayant réfléchi, déclara solennellement aux parents Gilles que l'une de leurs filles étant mariée, il avait pris une décision, et qu'il épouserait Gillonne.

Ils en étaient aux effusions, car c'était un parti magnifique, quand une procession d'hommes, les uns noirs et les autres rouges, pénétra dans la cellule comme une longue chenille. Tous comprirent le sens de cette visite, et Gilles demanda s'il aurait au moins le droit de choisir son confesseur, car le bonhomme conservait son idée de derrière la tête. On lui répondit affirmativement, car les hommes ont une certaine condescendance respectueuse pour ceux qu'ils ont condamnés à mort. Alors Gilles déclara qu'il entendait confesser ses péchés au Frère Ildebert, de l'ordre des Prémontrés.

La demande eut du moins l'effet d'apporter quelque retard à l'exécution, car il s'agissait de dépêcher quelqu'un au couvent. Hélas! la réponse fut prompte: il n'avait pas fallu aller loin pour apprendre que Frère Ildebert n'était pas présentement au couvent, mais bien dans une des nombreuses maisons succursales. Depuis sa rentrée en grâce, l'ingénieux prémontré avait découvert le moyen de distiller l'alcool tiré des vins qu'il produisait en abondance, et de l'améliorer et parfaire en le mélangeant à des herbes connues de lui seul, de manière à en composer un nectar propre à saouler de plaisir les dieux de l'Olympe. La liqueur se vendait et se répandait par le monde; le couvent s'enrichissait; et le Frère Ildebert y était mieux vu que quiconque. Mais où ce garnement de Frère Ildebert pratiquait-il aujourd'hui son industrie? Gilles décida que faute des secours spirituels d'Ildebert, il préférait mourir sans sacrements. Cela jeta le trouble parmi ceux qui étaient chargés de le mener à sa fin, et les discussions se prolongèrent à propos de l'incident, jusque passé l'heure de midi.

La mère Gilles était déjà plus morte que vive. La centenaire ne se tourmentait pas plus que s'il se fût agi d'aller tirer l'horoscope d'un nouveau-né.

Cependant l'ordre vint de haut de ne point laisser perdre les préparatifs faits sur la place publique. Et tous ces gens tremblaient à l'idée de l'entêté bûcheron qui allait mourir sans confession.

Ce n'était pas tant cette idée qui lui nuisait, quant à lui, mais bien la pensée de ses filles qui non seulement arriveraient après qu'il aurait été réduit à une pincée de cendres, mais qui, malgré tout leur savoir et leurs voyages, ne lui semblaient point avoir atteint une situation satisfaisante.

—J'épouserai Gillonne, disait Loys qui marchait à côté du condamné.