—Mais vous me dites que la société là-bas est fondée sur l'égalité? dit le conseiller.
—C'est ainsi.
—Mais, le bonheur?
—C'est à cause de lui que nous avons failli nous fixer dans ces pays et que ma pauvre sœur Gillette y a contracté alliance. Mais la guerre nous en a chassées…
—Quoi! mais vous nous disiez qu'ils avaient supprimé ce fléau?
—En effet. Mais celle qui a éclaté était si perfectionnée que, nous qui avions regardé toutes les autres, nous n'avons pas pu demeurer. Le mari de Gillette a été tué tout d'abord.
—Enfin, le bonheur, dit le conseiller, dans toutes vos pérégrinations, l'avez-vous rencontré?
—Je le crois, dit Gillonne.
—Où ça donc?
—Nous avons bien cru l'apercevoir, monsieur, mais dans un endroit où nous étions les unes et les autres si peu disposées à le rencontrer que nous l'avons à peine reconnu… C'est peu satisfaisant, c'est déconcertant pour l'esprit, c'est peu croyable, mais c'est vrai: nous l'avons vu en un pays vieux comme le monde, où toutes choses ne se passaient peut-être pas de la manière la plus louable, mais où personne n'était seulement assez avisé pour les concevoir meilleures… Nous l'avons vu en un pays où rien ne se faisait autrement que cela ne s'était fait plus de mille ans auparavant, où la foule vivait dans la terreur sacrée d'un prophète inconnu de chacun et qu'à cause de cela elle admirait et vénérait davantage. Ces bonnes gens n'imaginaient rien de mieux que de s'approcher du saint tombeau et d'y jeter un caillou. Ils se rendaient à ce lieu de prière avec des mines contrites, mais ils eussent préféré, jeunes ou vieux, se faire hacher menu comme chair à pâté, plutôt que de ne pas s'y rendre. Ils se mariaient, ils faisaient élever leurs enfants et les mariaient, comme eux-mêmes, selon des rites auxquels personne n'entendait goutte, mais sans qu'il vînt à personne l'idée de se demander le pourquoi de ces traditions saugrenues. Ils égorgeaient des volailles en l'honneur du Prophète, et en regardaient couler le sang dans des rigoles avec satisfaction, tandis qu'en cent autres ruisselets gazouillants, une eau cristalline s'épandait, arrosait les parterres fleuris, emplissait les vasques ou s'élevait en jets d'eau prodigieux de la taille des cèdres antiques. Enfin, ils semblaient endormis tous, allaient, venaient, agissaient comme en un rêve. C'est là qu'à la réflexion, il nous a paru que nous avions vu le bonheur.