—Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...

Maman disait, en souriant encore:

—Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...

Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma toilette et de ma coiffure!

Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:—un filet, y pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il est plus copieusement garni! le mien était affreux...—et enfin très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère. Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil, on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et puis, je tombai de sommeil.

Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la maison sens dessus dessous à cause des corsages!

—Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!

—Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...

Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à propos.

Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois; or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le misérable, de bien d'autres choses.