Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge, et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck, et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux qu'il pût faire pour moi.
[X]
On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux, très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances, je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à M. Topfer.
Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée. J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par tout le monde,—quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère, cela dût m'être tenu absolument caché,—que monsieur mon frère avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!... Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même; Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous, et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par ses examens.
On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il avait à présent creusé de nouveaux précipices!
Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu. Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire. Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard. Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à huitaine!"
[XI]
M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M. Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue: