—C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.
Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude, incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une erreur sentimentale,—ce dont je ne pouvais me rendre compte dans ce temps-là, comme bien l'on pense,—ou bien, lors de cette visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des "bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,—je le lui ai entendu dire plus tard,—qu'une grande piété ne peut pas nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez tomber, chemin faisant, dans la vie."
Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures, par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin ravissement.
Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à la main, dite miraculeuse, et nommée Mater admirabilis; elle représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon, ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville avec, depuis que j'aimais Jésus!
Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta, quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil. Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais du ciel.
[XII]
La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle, ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..." Grand-père? il était à Paris.
—A Paris!...