Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de lui comment "tout est arrangé."

Je dis à Paul:

—Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un grabuge!

Il hausse les épaules et sourit:

—Je te raconterai ça, ma petite.

Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître; mais j'étais très intriguée.

Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.

—Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une minute de ses vacances.

Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.

Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers, les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs. Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une marche nuptiale.