Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon, salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré, employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.
Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."
Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à Chinon.
A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage, s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un "papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire, en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles.
—Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère; que lui as-tu dit?
Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"—"Je ne dis pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole; saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..."
—Allons, chut!...—dit grand'mère,—je suis persuadée que l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira innocent de cette affaire...
A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle avait craint que mon imagination ne vagabondât...
Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse, à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu, cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à l'Alcazar, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette petite canaille de Paul"—elle usa contre mon frère d'un terme plus offensant encore,—n'était pas capable de faire honneur à ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine.
Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..."