"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas demandée du tout.
"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!... Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà! mais Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret, qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait s'attendre à tout!..."
Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre Bienheuré:
—Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..."
Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par mandat.
Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre, dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une "professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents, il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre; c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille, successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année, coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien! mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs, venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous. Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?... Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir appeler décidément "ma vocation?"
Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison, si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était le rêve. Car, du moment que mon cœur n'était pas pris, je ne voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or, mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon cœur.
Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi, tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication. On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi encore, sans y avoir rien à faire.
Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique, demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique: "Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré, il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables; et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en souriant: "Oui, oui... je vois..."—"Vous voyez, madame," lui disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois," dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois, nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée.