C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium; on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne, elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé. Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour trois, six ou neuf ans.

Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison, vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit:

—Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles choses!...

Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers; elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima "comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un peu "hurluberlu."

C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé, portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras.

—Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait pas son Pater!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première communion!

—Il faut reconnaître aussi,—dit maman en souriant,—que je n'ai jamais joué que comme une mazette!...

Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos. "Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à lui, qui était une grande économie de temps et de peine...

—Et d'argent!...—fit observer grand-père,—puisque Mme Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!

Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité, et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les tristes nécessités de la vie."