Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."

Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M. et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. Tannhauser, les Maîtres Chanteurs, Lohengrin, l'Or du Rhin: en une semaine, nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M. Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été, quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à goûter Wagner, et nous disions en chœur: "Ah! quand Topfer sera là!..."

C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions autre chose à faire!...

Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"

—Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment voulu!

J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment, que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?


Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre particulière de M. Topfer.

Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale très connue dans le pays.

Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie des Vaufrenard, je vis le petit œil bleu, si ému, de mon cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus m'asseoir.