Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait dénuée de signification cette simple condescendance de ma part; mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"
Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le premier jour. Il m'avait dit:
—J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce moment.
"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà de M. Serpe!
M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh! mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!... Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère: un petit talent était bien suffisant!
Je lui dis un jour:
—Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien suffisant?...
—Oh! certainement! dit-il.
Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.