A Charles Guérin,
Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paraîtra que futile à beaucoup, mais où votre sûr instinct de poète discernera sous le papillonage de mes poupées, quelques-uns de ces grondements du cœur humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois, vous en souvenez-vous?—tous deux soudain muets, et la gorge un peu gênée,—lorsque vous veniez de me lire une admirable page du Semeur de Cendres, ou simplement lorsque nous avions parlé, encore une fois, de l'éternel et cher sujet, celui où l'idée divine se mêle à l'amour, à la terre, à l'air du soir.
R. B.
LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC
I
CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE.
Je sais que votre désir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à vous. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer mes récits comme une lettre, où l'on rapporte ce que l'on veut, au gré de son humeur, en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans qui sont difficiles, de raconter—une fois—ce qu'il me plaira, comme on improvise de jolis contes aux enfants.
Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi? Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que c'est la fantaisie, aux trésors infinis, qui nous l'offre; mais la vérité, principal aliment du roman moderne, est une matière austère et rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir énormément absorbé, l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair que notre chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de misérables notes de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de former œuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses céréales de France, de vous évoquer l'idée du manteau de prairies et de moissons qui couvre notre beau pays.—Par exemple, je vous avertis, puisque j'adopte le sujet de mon goût, que je me risque à vous raconter une aventure délicate. Oh! comme il est périlleux de raconter une aventure délicate, à une époque où la licence dans les ouvrages romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la liberté d'écrire, tueront,—si ce n'est déjà fait—ce qu'il y avait de charmant à écrire librement, en notre langue, pourvu que l'on fût honnête homme. Plus sûrement qu'un régime oppressif, les excès nous raviront la liberté même; pis peut-être que la liberté même: le goût de parler d'amour.
En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme un écolier qu'on a laissé faire main basse dans un bazar. Ah! mon lecteur, foin des créatures viles, des êtres écœurants, des louches tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il s'agit d'oublier ces misères. Point davantage de personnages impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'idée pure, comme toutes les conceptions des pédants, qui ne participent pas de la gracieuse imperfection des choses créées. Pour moi, je me plais dans la compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses, et qui les commettent, mais avec bonne grâce, d'une allure aisée et naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'œil, sans trop froncer le sourcil.