FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A UN RÔLE TRÈS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RÉCIT.

Ninon confia l'exécution de son projet à un M. François Gillet, de Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son père adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et vint la poser lui-même.

Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des environs, qui vinrent en équipage ou en chaise, selon leur goût ou leurs moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis, MM. de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, amenèrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le baron de Chemillé, habitant Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-même.

Il y avait dans le parc une rotonde d'été à ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade en hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apportée fût à fût de Rome et laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de ruines doublement vénérables, donnait à l'endroit plus de charme et plus d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un demi-pied environ, avec un petit trou fermé d'une cheville de bois. Quand vous ôtiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur de trois toises; mais les conduites étant demeurées longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une malheureuse pluie d'un effet comparable à l'éternuement. La marquise décida que l'on étoufferait la mécanique enrhumée et que l'on placerait à cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de Vénus.

La caisse qui le contenait fut menée à bras jusqu'à la rotonde, et le sculpteur, homme vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau, cogna dessus avec prudence et pendant longtemps, forçant les planchettes à bâiller une à une, comme font les écaillères avec leur petit couteau solide et ébréché.

Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait les narines des personnes qui le regardaient, toutes rangées en rond, dans l'attitude de gens qui assistent à un baptême.

Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des minces copeaux frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'œuvre allât sortir de là-dedans, elle n'en doutait plus.

M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en s'épongeant le front avec sa manche de chemise, et prévint que, s'il se trouvait là de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il avait profité de son éloignement de l'Académie pour tailler dans le marbre une figure libre. Dès lors, chacun eut peur de voir apparaître une horreur, et l'on piétina d'impatience.

Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa, soupesa, tira à lui, mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa et présenta son ouvrage.

Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu de l'attribut viril semble encore l'ignorer et hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une femme, Cupidon décochait une flèche au hasard. Et l'exquise particularité de cette figure était qu'au lieu de fixer le but où va voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières basses, regardait avec une surprise ingénue cette autre menue flèche suspendue au bas de son joli ventre, et qui, pour la première fois, révélait son usage.