Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice, auquel nous avons échappé et dont, aussi bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en passant que pour vous apitoyer sur le cas de notre pauvre gouvernante qui, étant de chair sensible, dut éprouver des picotements cruels à l'audition de ces lascives historiettes, agrandies une fois encore par une imagination solitaire.

Des relations de la grosse maman Châteaubedeau avec Chourie, des relations de Châteaubedeau le fils avec la marquise, elle était informée quotidiennement, mieux que par la gazette, vous n'en doutez pas: de quoi donc eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint à Dieutegard, vous savez qu'elles n'ont rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était que le marquis redevenait amoureux de sa femme.

Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la digne nourrice racontait tout cela au plein air, et sans souci des oreilles de Jacquette! Non. Elle excellait à employer un langage imagé qui agrémentait d'un voile fleuri le sens dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter des moments où la fillette était absorbée par l'avidité des interrogations de Pomme d'Api.

D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne heure, et, tout au bout de l'immense pièce où flottaient encore les tentures à moulins brodés de M. Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière et la gouvernante chuchotaient longuement, la porte entr'ouverte, un léger courant d'air semblant agiter les ailes des moulins.

Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, tirait le verrou et s'avançait sur la pointe des pieds, afin de voir si Jacquette était endormie. Et, quand elle s'en était assurée, elle poussait devant le feu la bouillotte, afin de faire ses ablutions à l'eau chaude, car elle était frileuse.

C'était une de ces grosses bonnes bouillottes ventripotentes, goitreuses et cabossées par un long usage, vieilles servantes tassées sur jambes, mais souriantes et honorées de servir, telles enfin que l'on n'en voit plus aujourd'hui que tout devient mince, étriqué, anguleux et chagrin. Et cette bouillote chantait délicieusement sur les cendres. Mlle de Quinsonas en aimait la musique tour à tour plaintive et ardente, mélancolique ainsi qu'une voix entendue le soir dans la campagne, et gaillarde tout à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans cesse renouvelée; puis elle courait au secours de la chanteuse suffoquée par un vomissement de glouglous qui lui soulevaient le couvercle et inondaient le brasier parmi des nuages de fumée.

Elle se déshabillait lentement devant les flammes d'un grand feu de hêtre, dont les bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle. A cette heure-là, la pièce était chaude, et il faisait bon s'étirer les membres, une fois dévêtue, dans la pénombre à peine violée de temps en temps par une grande flamme téméraire qui se cassait rapidement le cou à vouloir s'élever trop haut.

Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à cheval sur une chaise qu'elle approchait du feu le plus possible; elle conservait alors ses mules, pour s'accrocher par leurs talons à l'un des barreaux; et, les yeux larges ouverts sur quelque point brillant, elle envoyait sa main à la promenade, sur le devant des jambes et sur l'envers de ses longues et belles cuisses qui rôtissaient agréablement.

Que lui disait le feu de bois, qui parle comme un ballet d'opéra, comme un coucher de soleil? Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé, des soirées entières, à la campagne, devant ses inimitables féeries. Et que lui disait la chanson de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait le silence? A parler franc, je crois que le cerveau de Mlle de Quinsonas était trop strictement discipliné pour entendre, de la part de la nature, quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à entendre. Mais lorsqu'une personne a le cerveau si bien élevé et, d'autre part, le corps mûr et parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me plais à croire qu'une entente secrète s'établit entre le chuchotement innocent des choses créées par la main de Dieu, et notre chair, leur sœur.

Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne saisissait pas un traître mot de ce langage, et cependant qui sait si la vie même de Mlle de Quinsonas ne résultait pas de cet échange de vues, de ces épanchements puérils entre son corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments invisibles qui flottaient entre les moulins brodés des anciennes tentures? La nature et notre chair réparent, à elles seules, bien des désordres que l'esprit humain a introduits dans nos affaires. Aussi je prie que l'on me permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette opération merveilleuse qui a lieu ce soir d'hiver devant le feu du gynécée, au bénéfice d'une pauvre gouvernante privée des expansions les plus légitimes, et que Dieu cependant avait formée, assurément,—eu égard à sa belle santé et à sa plénitude,—pour s'épanouir dans l'acte d'amour, comme tout ce qu'il se plaît à faire sortir du néant.