La grosse maman Châteaubedeau se réveilla, la clef quasiment dans la main. Mais, ayant presque aussitôt entendu dire par la femme de chambre que l'on avait dû enfoncer la porte des appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, elle se tut à son tour, par sa prudence de femme adonnée aux amours coupables.—Vous voyez que les fautes comme l'innocence concourent à nous rendre circonspects.—Cependant, aiguillonnée tout le jour par une curiosité bien légitime, elle ne put tenir, vers le soir, contre le désir de savoir si la clef qu'elle possédait n'était point celle du gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de précautions, jusqu'à la petite porte.

La nuit tombait, le corridor était dans l'ombre; une grande paix semblait répandue dans le château comme dans l'appartement des vierges. Mme de Châteaubedeau tira de sa poche la clef, l'introduisit, la tourna dans la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain, un bruit au fond du corridor… Elle songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera mal sa présence à cet endroit: le plus sûr moyen d'éviter la personne qui s'approche est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse la porte, elle est dans l'antichambre mais elle n'a pas le loisir de refermer! son amant Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré derrière elle.

Elle s'affaisse sur le premier siège qui se rencontre, et elle comprime les battements de son cœur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; elle croit étouffer. Son amant aux abois cherche de l'air; il ouvre une porte: c'est la salle d'étude, actuellement déserte. Il y entraîne sa forte maîtresse et, l'ayant déposée sur une chaise longue, près d'une fenêtre, il délace amoureusement son corsage gorgé à pleins bords.

Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne de gros yeux langoureux; cette femme vieillissante oublie tout sous le charme magique des caresses. Son regard va de son amant au petit parterre si bien dessiné, si bien planté, à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier. Ce n'est que peu à peu qu'elle songe à la qualité de l'endroit où elle est: on entend, dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la voix de Jacquette, et celle de M. le curé qui lui donne sa leçon de catéchisme.

Quel dommage que ces appartements-ci soient réservés! Quelle tranquillité on y goûte! Chourie fait observer que la poussière envahit les meubles, que des toiles d'araignée doublent les tentures, de leur tissu léger. En effet, depuis que l'on avoisine l'époque de la première communion, la salle d'étude est délaissée en faveur de l'oratoire. Peut-être ne vient-on jamais par ici?

Et Mme de Châteaubedeau se représente son existence au château, où le pauvre Chourie est épié sans répit par sa femme, par son frère maladroit, par la marquise qui emploie ses scrupules à sauvegarder les apparences où elle-même a quelque répugnance à s'exhiber en galante aventure aux yeux de son fils, quelque vaurien qu'il soit; enfin où chacun, portant le fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant comme un renard qui frôle le mur du poulailler. «—Chourie, si nous y revenions?…»

Elle garda donc la clef et revint chaque jour ici, à la même heure, avec Chourie. Pour elle, d'une nature grasse et abondante, cette combinaison offrait l'avantage d'une grande paix amoureuse; pour le pauvre Chourie, devenu maigre et efflanqué par un rude service d'amant, il s'y joignait un adjuvant qui puait bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en somme, et qui provenait d'une sorte de viol d'un lieu saint, rendu plus sensible par le murmure des voix de la fillette et du vieux prêtre, dans l'oratoire, et par la présence, parfois, de l'inquiétante belle Zébute, dardant dans un coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou animée tout à coup d'une danse barbare, arrivée là par quelque trou mystérieux, disparue de même.

Moins de huit jours après, les deux amants, jamais troublés, tenaient cette pièce du gynécée pour un pavillon à eux; ils y apportaient des friandises, y croquaient des gâteaux secs, et muaient le pupitre de Mlle de Quinsonas en une cave à liqueurs et à vins variés. Chourie, ayant dérobé à l'office un petit plumeau, commençait à épousseter par ci par là, à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa maîtresse pût, en se retirant, mettre de l'ordre dans sa toilette et dans sa chevelure.

Tout se passait au gynécée avec la régularité des couvents. M. le curé arrivait au château à quatre heures et demie; un petit bonjour à la marquise quand il la rencontrait, un brin de causette avec celui-ci ou celui-là: à cinq heures moins dix, invariablement, la leçon était commencée dans l'oratoire. Elle se poursuivait jusqu'à six heures et demie précises. A six heures et demie la marquise entrait à l'oratoire, prenait congé du bon curé et accompagnait sa fille dans la salle à manger du gynécée, où le dîner de ces demoiselles était servi. Elle s'informait du menu, chatouillait d'un doigt le cou de Jacquette et disait bonsoir.

Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi que Pomme d'Api et, du moins en principe, la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le cerveau de la jeune catéchumène était écoulé, M. le curé tolérait qu'une aimable détente succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait en causerie édifiante la partie dogmatique de son enseignement. Quelques sauts étaient même permis à Jacquette, dont le tempérament enjoué s'accommodait mal des longues stations, et elle en profitait pour se livrer à maintes cabrioles avec la belle Zébute.