Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence sacrée, ayant entendu d'illustres prédicateurs à la cathédrale d'Angers, alors qu'elle habitait la petite ruelle. Mais il n'en était pas de même de Ninon, qui, hormis les remontrances de Mme de Matefelon, n'avait jamais été atteinte par une parole émouvante. Elle se crut une grande coupable ayant mérité une éternité de supplices affreux, tant par son inconduite particulière que pour avoir favorisé dans sa maison les débordements de la luxure. Elle voulait couvrir sa fine peau d'un cilice; elle inaugura ce régime par de gros torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs supporter. Elle jeûna, passa des heures en prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds du capucin et lui dit de disposer de sa vie selon la volonté de Dieu: elle était toute préparée, s'il le fallait, à se retirer dans le désert.

Le capucin lui dit que Dieu était touché d'un si beau repentir, mais qu'il se contentait à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert, il ne lui demandait point de mortifications surhumaines, mais bien de vivre dignement et de remplir avec ponctualité ses devoirs d'épouse et ceux de mère.

Ninon respira et s'estima bien heureuse d'être quitte à si bon compte. Une grande paix descendit dans son âme quand le moine la bénit, et elle souriait doucement et remerciait Dieu, car il lui semblait maintenant qu'elle ferait son salut très sûrement et avec une grande facilité.

Ninon était demeurée assez longtemps avec le capucin dans l'oratoire, après la dernière instruction. Les auditeurs s'étaient retirés, M. l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant de l'issue inespérée de cette retraite; car par la purification de Ninon, il estimait que les dernières traces du scandale étaient effacées. Le moine laissa lui-même Ninon abîmée sur son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait de son œuvre.

Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa femme, car il la désirait sans cesse plus violemment, et, quant à lui, il envoyait «aux cinq cents diables ces tonnerre de d… de capucins», qui, à son sens, n'étaient bons qu'à détourner les femmes de l'amour.

Il vint donc rôder autour de l'oratoire et gratta à la porte, selon la coutume que vous lui connaissez quand il veut entrer chez sa femme. Ninon prêta l'oreille et reconnut son mari. Elle fit le signe de la croix, alla vers l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit les bras en lui disant:

«—Mon ami, je suis votre servante; faites de moi ce qu'il vous plaira.»

Foulques, qui était loin de s'attendre à de si agréables paroles, demeura un tantinet stupide mais il accueillit galamment sa femme, et en peu de temps, tandis qu'il la baisait dans le cou, il résolut de parachever l'aubaine. Il enveloppait Ninon dans ses grands membres et la pressait comme une belle vendange. Elle avait clos les yeux et elle balbutiait: «Pas ici!… Non… non… pas ici!… je vous en prie!» Il la souleva à trois pieds du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et, ayant franchi l'antichambre avec la rapidité d'un courant d'air, il la jeta sur le premier lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir.

Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas ici!» Mais le marquis guignait ce moment-là depuis trop longtemps pour être en état de discerner un lieu de l'autre; la pièce semblait solitaire; et d'ailleurs il soufflait fort par ses narines, faisait grand bruit, n'entendait rien.

Et Jacquette, qui était en train de réciter à Pomme d'Api le dernier sermon du capucin, baissa la voix pour ne pas gêner son papa et sa maman. Mais elle ne s'interrompit pas, afin d'éviter que Pomme d'Api lui demandât pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût le moins du monde troublée par ce qu'elle eût dû répondre à sa fille, mais enfin elle aimait autant n'avoir pas à en parler.