Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une; et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les lèvres du marbre.
Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse, regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose, en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la sublime imbécillité de la terre…!»; puis il va plus loin répandre le même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la plus innocente et la plus enfantine en apparence.
Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais délicat relief qui valait tant de piquant à l'œuvre de M. Gillet.
La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle; ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit, emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des châtaignes.
«—Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous casser les dents!»
C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise.
V
LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.
Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées.
Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était content des services de cet homme et se montrait généralement paternel avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière, qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul œil, car il louchait affreusement.