Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire, on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet d'amour.

Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle et lui riaient de tout leur cœur. Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez, les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir pourquoi.

Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages», sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que l'un et l'autre séduiront de tout temps.

Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames s'employèrent à préparer la layette.

Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle, contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres: «Comment! point d'enfant encore!… Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des éblouissements.

Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort, restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la manière d'élever sa progéniture.

Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette.

VI

IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.

Nous voici donc en présence de Jacquette, qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne principale. Aussi, je prie les personnes qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute leur bonne volonté, honorer de leur sympathie quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, de ne point encore se décourager.