—Parce que ton père dit que c'est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il en fait, bon an, mal an, deux mille francs. Calcule!… Et puis, écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n'est pas possible, parce que la vigne, c'est sur des coteaux, c'est penché: il peut y en avoir long, mais il n'y en a jamais si large que ça.

—Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu'elles sont. Tu es assommant.

II

Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et alors que nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des «cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots «cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les «propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les journaux disaient merveilles, mais qui n'avaient, en somme, jamais encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle jusqu'à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaqués, sous le prétexte qu'ils ne sauraient manquer d'être phylloxérés l'an prochain, et que mieux valait faire dès aujourd'hui peau neuve.

Le fait donna raison à l'initiative de M. Quinqueton, puisque ses compatriotes durent l'imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M. Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, c'est-à-dire muni d'informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou bien avec la témérité d'un homme épris de ressources paradoxales et crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à prudente distance, il est vrai, n'eurent qu'à s'en louer, M. Quinqueton jouit à Vendôme du prestige de l'initiateur heureux, sans que l'on sût d'ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans «ses propriétés du Saumurois».

A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux potaches:

—Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?

Et il me regardait entre les deux yeux, de l'air d'un profond penseur. Je n'avais pas eu le temps de répondre, qu'il disait:

—Prosper, lui, oh!… oh!…

—Ah! ah!… Et qu'est-ce qu'il veut faire, Prosper?