—Les traiteurs, le long de votre trajet?… Mais ne pouvez-vous faire une enquête dans les gargotes?
—Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin.
—Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris…
—Je n'accuse personne… Ah! si j'avais seulement vingt années de moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!…
—Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!
Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu'il était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du barbet qu'il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; encore le chien avait-il la gale.
Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s'étendre.
Cela, c'était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien Baladin! Ah! c'est à moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J'offrais au père Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, sacré tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c'est qu'il n'était qu'un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: qu'il ne fût qu'un rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait à le croire!…
Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret ineffaçable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. Tout ce qui lui restait d'innocent et de puéril se fanait. Jamais il n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air étaient moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l'immeuble avançait, mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire…
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