—Celui-là qu'a volé le chien au père Loriot… le père Loriot savait bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un qu'avait sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architèques et entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires…
MESDAMES DESBLOUZE
Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque j'étais élève des Pères, je passais mes jours de «sortie» chez madame de Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à seize, comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, un peu passé la tourelle à pignon… On descendait trois marches, et madame de Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entrée, étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu'à l'autre extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs du plus discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, s'adonnait à un grand tapage, autant pour faire enrager sa sœur Radegonde et la voir, par la porte entre-bâillée du salon, les mains sur les oreilles, le «pif» en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames Desblouze qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion extrême. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second, jusqu'à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, la mère, du moins sa fille Armande.
Armande apparaissait, derrière la vitre si c'était l'hiver, ou en s'accoudant à la barre d'appui, si la température le permettait; et, invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler: «Oh! les vilains!… oh! les vilains garçons!…»
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Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses. Nous savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre financier qui venait de ruiner beaucoup d'honnêtes gens; à la suite de quoi M. Desblouze était mort. De plus, madame Desblouze se trouvait affligée d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une opération dont les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient. La mère et la fille restaient presque sans ressources; un parent, habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de «faire quelque chose» pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie qu'elle, ne se mariait toujours pas.
Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l'hospitalité de madame de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle à meilleur compte que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi humiliées qu'elles l'eussent été dans un appartement correspondant à leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait à le répéter, elles jouissaient de la vue sur le jardin.
Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce qui n'était guère, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de hauts murs; ses allées, en ligne droite, étaient garnies, comme celles de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui préservent de la boue et exaspèrent le pied des promeneurs; un cordon de buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres étaient séparées des plates-bandes par des touffes ou «bouillées» d'oseille où se dissimulait une tortue nommée Amalazonte, charme de cet endroit.
Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses «distractions» consistait à suivre, de sa fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre, ancienne et sans emploi, les lents déplacements d'Amalazonte?… Au bout du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes dont l'Établissement était situé dans le voisinage, et le brusque éclat des récréations, à intervalles réguliers, déchirait la quiétude.
Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de congé, nous semblait magnifique et l'asile de la gaieté et du bonheur.