Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, à saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et disant à sa fille:

—L'ai-je prévu? l'ai-je assez répété? Qu'est-ce que je n'ai cessé de dire sur ce fameux projet de mariage?

Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. Nous entendîmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l'avait écoutée, etc., etc… Raoul était sans verve du moment que les événements ne tournaient pas contre Radegonde.

Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l'idée de rentrer au Collège sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, Raoul me fit observer:

—Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent à pleurer?

Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés de parler.

La soirée était délicieuse, les fenêtres au second étaient ouvertes. Nous ne vîmes personne à la barre d'appui, mais, en écoutant, il nous vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés et muets jusqu'à la porte du Collège.

*
* *

Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes privés de la sortie de juin parce qu'en pleine étude Raoul me lança un billet qu'il venait de recevoir de sa sœur et dans lequel elle s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, il pouvait compter occuper dès la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y avait «des drames», écrivait-elle; la famille riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui même s'était engagée à constituer à Armande une petite dot de vingt mille francs en cas de mariage, avait réédité, d'une façon même un peu vive, son opinion touchant le divorce et le mariage civil: «ces institutions étant faites pour qu'on en use» et pouvant parfaitement sauver «certaines détresses sans issue». Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l'automne prochain, seraient «établies couturières».

«C'est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot «couturières» doit joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train… Mais, comme madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la maison un établissement commercial: elles quitteront donc dès le mois prochain.»