Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la lampe, je n'avais qu'à mettre le nez à la fenêtre: j'étais sûr de voir poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le vieux gardien de chantiers et son chien. Il ne passe à cette heure-là presque personne, et le bonhomme et son chien, réguliers comme la chute du jour, avançant doucement avec l'ombre dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir qui vient à pas de loup, on ne sait pas d'où.
Je savais bien où ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les ouvriers vont quitter le chantier; c'est lui qui pose sur la palissade la porte mobile, facile à enlever d'un coup d'épaule, mais qui constitue, en vertu d'une fiction, l'inviolable clôture, et communique à toute velléité d'entrée incongrue la qualité d'effraction. Le gardien est muni d'un revolver, et il doit posséder un chien capable d'annoncer et de réprimer une tentative d'escalade: dans les limites du domaine confié à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de propriétaires. Ce sont de pauvres bougres généralement incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont procuré l'avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.
La construction avait commencé à l'automne. Les jours étant assez longs encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu'une lueur crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses. J'avais envie de faire sa connaissance.
Un soir, je me permis de couper sa lecture:
—Eh bien, mes compliments!… vous avez de bons yeux…
Le chien bondit, hérissa son échine et m'assourdit de ses aboiements. C'était un braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son maître l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi: «Baladin!… Allons, tout beau, Baladin!»
—Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle Baladin?
Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux ans et demi, de bonne garde,—j'en avais bien la preuve!—et «amical», avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l'avoir à l'œil en passant «devant chez les restaurateurs». Il le tenait d'une fruitière de la rue Lepic qui l'allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; mais le lait que le cabot lui avait coûté, pour remplacer la mère, c'était un prix! Il l'avait payé, son chien, en somme, disait-il, et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.
La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m'adressai tout d'abord:
—Ah! ah! bonsoir, Baladin!… Comment vas-tu, mon vieux Baladin?