Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce fût de ce qu'ils avaient combiné avant d'entrer là, car ils n'avaient plus envie de plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron, d'où la vue, plus ramassée, donnait encore un plus pur plaisir à des hommes de goût, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'étaient venus là que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que leur fonction à eux était non pas de louer des palais, mais d'admirer la beauté où elle se trouve.
Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, mais le chien, plus intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à eux, qu'ils étaient ici déplacés. Cette vérité leur parut tout à coup si évidente, qu'après être demeurés un instant silencieux, le coin de l'œil un peu humide, ils s'esquivèrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien enfin satisfait.
Au dehors, sur la route, un peu calmé, le poète soupira:
—Ceux qui habiteront là!…
Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais pour exprimer la volupté imaginaire des êtres heureux qui, durant des semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable.
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Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes qui arrivèrent à fond de train en automobile, et se répandirent aussitôt dans le jardin, les unes y cherchant un tennis, les autres supputant, adossées à la balustrade, et le chronomètre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour parcourir le trajet de Toulon à Nice. Il y avait entre elles désaccord sur la durée d'une halte appréciable à Cannes, le temps de faire un bridge chez la comtesse Paimbœuf.
La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin de cette première journée, entrecoupée par les lamentations des jeunes filles qui se désespéraient qu'il n'y eût pas de tennis à Golden Terrace: «Comment avait-on loué une villa sans tennis? En voilà une bicoque!… Eh bien, ça allait être gai, ici!…» Leur frère, un jeune homme de vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de nouveau dans l'auto, sous le prétexte d'aller avertir de son arrivée quelques amis de Monte-Carlo.
On faisait observer aux jeunes filles qu'elles étaient invitées au tennis de la princesse Ignatieff, à Cimiez, que l'on aperçoit d'ici, où la voiture en dix minutes les déposerait chaque après-midi. «La voiture! sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la ville?»
Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le récit d'un pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante minutes; il s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces retardataires pour un goûter à la Turbie: n'avait-on pas failli perdre cette première journée à demeurer à Golden Terrace sans rien faire!… Toute la compagnie ne revint qu'à la nuit pour s'habiller et dîner en ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos, à toutes sortes d'endroits renommés, où l'on mettait un instant pied à terre pour acheter des cartes postales.