—Tu es une cruche. Si tu habitais un peu Paris, tu comprendrais la nécessité de parler, et tu apprendrais à discerner ce qu'il convient de retenir d'une conversation. Quant au monsieur que tu attends, attends un peu en effet, ma petite: c'est moi qui vais te le recevoir et je lui apprendrai, à celui-là, à abuser de la bonne foi d'une provinciale!
STANISLAS RONDACHE
Le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères reçut un jour la visite d'un M. Stanislas Rondache, dont la carte portait: «Administrateur du Petit Eustasois.»
M. Stanislas Rondache avait l'aspect d'un provincial robuste et décent, la mine honnête et cependant froissée, ouverte à la fois et cachottière; au coup d'œil pressé d'un rédacteur de grand quotidien, ce pouvait être quelque garde-chasse coupable d'un coup malheureux et qui venait implorer main-forte.
Stanislas Rondache, à peine assis, commença en ces termes:
—Monsieur le rédacteur en chef, vous n'ignorez pas sans doute le malheur qui s'est abattu sur la famille Poplité…
Le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères, prévoyant une de ces interminables et oiseuses histoires qui ne sauraient intéresser en rien la rédaction d'un journal européen, se leva, dit qu'il était attendu chez M. le président du Conseil, exprima ses regrets et remit à une autre occasion la visite de l'administrateur du Petit Eustasois.
Puis il l'oublia complètement.
Un peu moins de trois mois après, Stanislas Rondache, administrateur du Petit Eustasois, ayant inscrit sur sa carte: «De court passage à Paris», sollicitait de nouveau l'honneur d'être introduit auprès de M. le rédacteur en chef du Journal des Affaires politiques et étrangères. Celui-ci fit dire qu'il lui était présentement impossible de recevoir qui que ce fût. Stanislas Rondache se retira.
Mais pour réapparaître à la suite d'un autre délai de trois mois.