J’AI bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire, nommée Mᵐᵉ Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on pas à le savoir.
M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre, mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il s’arrêtait au premier poirier qui représentait pour lui la mer Rouge, et tombait exténué sur un banc rustique qui n’était ni plus ni moins que la station au nom splendide de Seringapatam! Vous pensez bien que j’étais arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam.
—Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?
—Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.
M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme, veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un voulait surtout que l’autre eût tort.
—Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?
—C’est vous, Francis.
—Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!
—Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant?
—Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!...