—Vous aimez les fleurs? Je vous laisserais bien celle-ci si ce n'était une de ces dames qui vient de me la donner… Je vous en apporterai une autre.

—Oh!… Madame!…

Elle passa immédiatement à un de ses malades qu'on devait opérer.
L'homme du lit 71 la suivait sans cesse du regard.

En suivant des yeux madame Vanves affairée, le blessé du lit 71, dit «l'Épaule», étouffait un sanglot dans sa gorge. Elle lui avait promis de lui rapporter une rose! Elle! cette femme de qui il ne savait rien sinon qu'elle était jeune et si belle, cette femme, en tout cas, en qui tout indiquait qu'elle appartenait à un monde où il ne pénétrerait jamais, et qui, du matin au soir, sans répit, s'exténuait au chevet de malheureux dont l'un était un plombier faubourien au langage grossier, l'autre un nervi de Marseille qui se flattait d'avoir fait mainte fois le coup de couteau, l'autre un garçon d'écurie, l'autre un prêtre… Il la jugeait un être admirable; surnaturel. Simultanément, il voyait ses yeux, sa bouche, et ses dents, sa joue, sans fard et qu'il jugeait douce comme celle d'une toute jeune fille, son cou délicat et pur, son bras fin, plein, arrondi, et où un léger duvet blond posait de temps en temps, comme dans les tableaux des vieux peintres, une lumière d'or. Il n'était pas, lui, un homme cultivé, ni de bien grand goût; il s'en rendait compte; mais il était frotté de notions concernant le luxe et la beauté modernes. La grâce de cette femme, sa promesse lui rappelaient toutes sortes de choses oubliées, qui avaient fait jadis le charme de sa vie, auxquelles il avait dit adieu, complètement, le jour de la mobilisation. Et il était aussi grisé par les contrastes: avoir renoncé à tout, avoir vécu sans répit dans la présence de la mort, avoir enduré toutes les souffrances, être tombé enfin dans un boyau sordide, et se retrouver là, vivant, dans du linge propre, près de la plus exquise des créatures qui va tantôt vous apporter une rose!…

Madame Vanves était méticuleuse et scrupuleuse, n'oubliant pas plus une parole prononcée que le plus infime détail d'un pansement. A son arrivée à l'hôpital, dans l'après-midi, elle apporta la rose promise à son blessé, ainsi que divers menus objets pour celui-ci et pour celui-là. Elle donna à son blessé cette rose comme elle avait maintes fois donné à d'autres un cigare, une orange, un morceau de fromage de gruyère.

«L'Épaule» eut une émotion indicible: sa voix s'étrangla dans la gorge; il ne put même pas dire merci. Madame Vanves ne l'eût pas d'ailleurs entendu, occupée qu'elle fut tout de suite par la cuisse, du lit 73, qu'on devait opérer: «Vous n'avez rien mangé, j'espère?… Ah! dame! mon bonhomme, ça serait tant pis pour vous…»

«L'Épaule» tenait entre deux doigts de la main droite sa rose, et il la respirait et la baisait aussi, sous son drap. Madame Vanves avait apporté cette rose, non pas à sa main surchargée d'objets, mais, pour plus de commodité, à son corsage, sans attacher d'ailleurs à ce détail aucune importance. Mais, dans l'imagination enflammée du blessé, que ce détail avait d'importance! Il se croyait le bénéficiaire d'une faveur exceptionnelle. Il n'était pas seul d'ailleurs à éprouver cette impression; un de ses voisins de lit lui avait dit, après la rose: «Eh ben! mon colon!… T'as plus qu'à te faire couper la barbe!…»

Et, en effet, la même idée exactement lui était venue à lui-même: se faire couper la barbe. Il avait le visage d'un véritable «poilu». Toute la journée il réclama le coiffeur; il voulait se faire raser.

On eut peu le loisir de s'occuper de lui.

Il y avait dans la salle et dans le service même de madame Vanves, des malades assez graves; quant à elle, elle était sur les dents et n'eut même pas un clin d'œil pour celui de ses blessés à qui elle avait donné une rose. Elle assista à l'opération de «la cuisse», un petit sergent de vingt-deux ans, engagé depuis quatre mois et ayant déjà fait le Maroc avant la Grande Guerre. Elle-même le ramena de la salle d'opération sur la table roulante, aidée d'un infirmier bénévole; et, encore sous l'action du chloroforme, le petit sergent, au lit 73, occupa la salle, parce qu'il se mit à parler. Il était étendu, pâle et inerte, sur son lit; il fermait hermétiquement les yeux, et sa bouche, seule, dont le souffle repoussait le drap, évoquait la bataille, les instants de la tranchée sans doute, qui avaient précédé l'éclat d'obus fatal. D'une petite voix de commandement sèche, cinglante et hachée, il annonçait autour de lui: «Attention!… ordre d'attaquer à 3 h. 15… par téléphone tout à l'heure, oui… Vous êtes prêts? où sont les caporaux?… Ah! en voilà un… Et le deuxième? Bon. Trois, et quatre, bon. Ne bougez plus… Vous les voyez, hein?… Mais les Boches, pardi… Vous ne les voyez pas, là, à quarante mètres, qui sèchent au soleil comme des bouses de vache?… Tenez ma lorgnette, tas d'andouilles!… Vous prendrez chacun dix hommes, entendez-vous, avec chacun deux grenades… pas plus, non. Ce n'est pas la peine… Mais non! pas de fusils, f…! que je vous dis… Qu'est-ce que c'est que ces bleus qu'on m'a amenés là? Pas des hommes, ça, c'est des filles! C'est pas malheureux d'envoyer ça sur le front! ils devraient être chez la couturière… Attention! vous entendrez bien l'ordre du capitaine? Bon… Où est passé le lieutenant?… Blessé? Ah! sacristi, c'est sur moi que ça retombe, c'est agaçant… Mais qu'est-ce qu'ils attendent?.. V'là l'heure passée… Ça ne sera pas encore pour aujourd'hui… Ah! en avant!… Et pas peur, mes enfants!… De quel côté il faut marcher? c'est moi qui vous l'indique: je suis devant…»