Eugène avait fait des marches précipitées, de soixante kilomètres par jour, le pauvre fieu; tout de même il avait assisté à une fameuse affaire, celle de la Marne, et puis, après, c'étaient des batailles terribles, de tous les jours, et qui n'en finissaient pas.
Puis on resta quelque temps sans savoir ce que devenait Eugène; puis il écrivit, ou plutôt il fit écrire par son infirmière, qu'il était dans un hôpital, à Béziers; qu'on le soignait très bien et que sa santé se maintenait.
—Il a le bras droit ou la main emportés, dit le père: je vois ça d'ici. J'en ai vu d'autres «du temps de la guerre»; autrement il écrirait lui-même.
—Tu «vois», tu «vois!» Tu sais bien que tu ne vois rien, disait la mère, l'estomac tordu par l'angoisse. Il a une bonne santé, il en réchappera…
—Avec un seul bras pour remuer la terre, et tailler les jeunes plants!
Il en réchappera joli garçon!…
On fit écrire au soldat blessé, pour avoir des renseignements plus précis. Ce fut encore l'infirmière qui répondit en répétant que l'état général de Moreux était excellent et que «sa blessure était insignifiante».
—Et c'est pour une blessure insignifiante qu'on l'a envoyé à Béziers! disait le vieil aveugle. Béziers, sais-tu où que c'est? J'ai fait venir de c'patelin-là des plants de vignes du Midi, la grande année du phylloxéra: c'est comme ça que j'sais où ça se trouve…
On recevait de l'hôpital, régulièrement aussi, des cartes postales officielles avec les signature et timbre du médecin-chef, portant toujours: «État satisfaisant».
—Drôle d'état satisfaisant! répétait le père, qui vous prive un homme de l'usage d'écrire!…
—Il est coquet, disait la mère! p't'-être bien que sa main tremble tant soit peu; y avait pas pareil à lui pour une belle écriture!…