—«Qui m'intéressais à lui!…» c'est avouer que tu t'intéresses à lui aujourd'hui?
—Mais, grand'mère, on ne parle que de lui!…
Un conseil fut tenu. La famille était alarmée. On ne prit pas quatre chemins. La grand'mère n'hésita point à sacrifier sa santé pour épargner un malheur à sa petite-fille. Toute la famille était venue aux eaux, sans rechigner, dans son intérêt à elle; elle pouvait bien quitter les eaux dans l'intérêt du cœur de la chère Edith. On partit, sans plus tarder, rejoindre M. Leloitre à Chamonix. Et quand le lent petit train à crémaillère commença de s'élever en serpentant, et quitta la vallée, Edith poussa un soupir qui n'échappa pas à la sollicitude des deux mères. Et, ce qui ne lui arrivait jamais, elle devint rêveuse pendant le reste du voyage, et ses yeux avaient une humidité inaccoutumée. Le père fut mis au courant des faits. Il connaissait plusieurs traits épouvantables de jeunes aventuriers cyniques, et il mêla sa voix à celles de sa femme et de sa belle-mère pour détruire, dans l'esprit d'Edith, le souvenir du champion qu'on ne nommait plus que «ce Monsieur». Si le souvenir de «ce Monsieur» n'était pas exterminé après tant d'insistance, grand Dieu! que fallait-il donc?
* * * * *
Un jour, pendant le déjeuner, au Régina-Palace, «ce Monsieur» parut. Il salua de loin ces dames. Edith devint de la couleur d'un citron.
Après le repas, comme on se levait de table, «ce Monsieur» vint présenter ses hommages. Il avait organisé une partie au tennis de l'hôtel, l'après-midi: «Mademoiselle consentirait-elle à faire un quatrième?»
—Je le regrette, dit gravement M. Leloitre, mais nous avons organisé, de notre côté, une petite excursion.
On se sépara froidement. Edith s'étonnait elle-même d'avoir le cœur aussi serré. A peine dans l'auto qui emmenait la famille faire la petite excursion, nullement organisée, Edith fut prise de faiblesse et s'évanouit. Il fallut la ramener à l'hôtel. On passa devant le tennis. «Ce Monsieur» avait trouvé une quatrième. Il «servait», debout sur les orteils, le corps menaçant de tomber en arrière. Il vit toutefois très bien Edith, qu'on descendait de voiture, quasi inanimée. Il n'interrompit pas son service.
Lorsque Edith fut un peu calmée, et lorsqu'on crut possible autour d'elle de lui adresser quelque remontrance à propos de cette crise, on ne manqua pas de lui rappeler que «ce Monsieur» l'avait vue, pâle comme une morte, et n'avait seulement pas ralenti sa partie. Mais Edith n'en fut nullement étonnée, ni indignée, elle dit:
—Vous ne comprenez pas cela: quand on joue, on joue. Quand je jouais avec lui, moi non plus, je ne pensais à rien d'autre qu'à jouer… Ah! pourquoi s'est-on mis à me dire tant de mal de lui!…