Les enfants ne furent pas troublés, résignés d'avance à n'être pas compris par les grandes personnes, acceptant stoïquement les châtiments encourus, résolus dans leur dignité de soldats à ne plus se commettre désormais avec le gamin ligoté qui avait consenti à représenter l'ennemi:

—Ça? dirent-ils, dédaigneux: c'est le Boche!

Le paillasson était déroulé, les cordes, le chanvre et les liens de jonc rompus. Les parents s'empressèrent autour du petit Bob délivré et aussitôt plaint, choyé, dorloté par toutes les familles.

La fillette, âgée de moins de sept ans, qui avait été son amie, prononça sur un ton tout à fait de grande dame:

—Plût au ciel que nos pauvres prisonniers, là-bas, aient été toujours environnés d'une pareille compassion!…

Les parents ne purent s'empêcher de rire, et les mystères du terrible jeu de l'après-midi leur furent par là dévoilés.

L'OBSTACLE

Un soir qu'ils avaient dîné tous les trois, pendant qu'Hubertin allait dans son cabinet chercher les cigarettes pour sa femme, Pierron sentit pour la première fois son regard tomber sur la bouche de Laure. Laure s'étendait sur sa chaise longue, se calait les hanches et jouait adroitement du pied avec de petits coussins en découvrant sans vergogne ses deux belles jambes jusqu'aux genoux. Et, ce faisant, elle riait, soit de sa dextérité à pincer les coussins et à les lancer au bon endroit, soit de la liberté qu'elle prenait de montrer ainsi ses jambes à Pierron. Pierron avait vu cent fois ces jambes: avec les robes qu'on porte aujourd'hui, vous pensez bien! et il avait vu certes un plus grand nombre de fois cette bouche, étant l'intime ami du ménage depuis dix ans; mais il ne regardait ni les jambes ni le jeu gamin, libre et gracieux de Laure: il regardait, comme un objet d'émerveillement nouveau, la bouche de Laure.

Le mari entra, la boîte de cigarettes à la main, et il dit à Pierron:

—Comme tu es sérieux!