Puis vint l'épisode d'une mémorable parole prononcée par un «grand chef» ennemi et que le concierge fit lire dans son journal à Amélie: «Nous n'entrerons pas à Paris, mais vous n'entrerez pas à Vouziers.»
De ce jour, l'état moral d'Amélie s'affaissa dans des proportions inquiétantes. Son cerveau fut ébranlé. Il lui parut que l'Allemagne lui faisait, à elle, une injure intentionnellement personnelle. L'Allemagne parlait de Vouziers, refusait de rendre Vouziers. Pourquoi Vouziers et pas une autre ville? Il y en avait, hélas! bien d'autres. L'oncle et la tante étaient perdus; on ne les reverrait jamais.
—Mais vous ne les voyiez pas avant la guerre, ma pauvre Amélie; attendriez-vous d'eux, par hasard, quelque chose pour vos enfants?
Oh! quant à ça, non. Amélie était complètement désintéressée. Ni elle ni ses enfants n'étaient héritiers. Elle s'était tout à coup éprise de son oncle et de sa tante du seul fait de la guerre et parce qu'un mur avait été dressé entre eux et elle.
—Que Madame se représente ces pauvres bonnes gens entourés de Boches, vivant avec des Boches jusque dans leur maison, je parie!
—Je sais bien, ma pauvre Amélie; c'est affreux. Mais ils n'ont ni fils à la guerre, ni parents prisonniers… De notre temps, il faut considérer ce dont on ne souffre pas plutôt que ce qu'on souffre.
L'angoisse d'Amélie alla s'aggravant. Puis le temps, si long, l'apaisa un peu; mais elle avait des crises toutes les fois qu'il était bruit d'une offensive de notre part, qui pouvait aboutir à bombarder Vouziers, et elle pleurait tout autant parce que l'offensive n'y avait pas abouti.
Un jour, Amélie vint présenter à Madame le carnet où elle inscrivait ses menus. Il était trempé comme s'il avait été rédigé sous la pluie. Madame leva les yeux sur Amélie; son visage ruisselait.
—Mon pauvre oncle, ma pauvre tante! sanglota tout à coup Amélie.
—Eh bien! Qu'y a-t-il de nouveau?