Il avait eu, avant les hostilités, une petite maison, un vieux père et même des cousines assez avenantes; mais, tout cela se trouvait être, aujourd'hui, dans les régions envahies, autant dire dans un autre monde. Il n'y avait qu'à s'acquitter de sa fonction de soldat et à patienter. Cependant, après quinze mois de guerre atroce, Florimond Castagne avait, comme les camarades, demandé une permission.

Il l'obtint et eut tout à coup une joie qui le rendit méconnaissable. Six jours! Il lui semblait que ces six jours seraient une éternité; qu'il recouvrait, enfin, l'usage de sa liberté, et même que la guerre était finie, avantageusement, cela allait de soi, puisque c'était le gouvernement qui le renvoyait dans ses foyers.

Ce n'est que lorsqu'il eut en main sa permission, que Florimond Castagne se représenta qu'il n'avait plus de foyer. Le pauvre vieux père, les cousines et la petite maison à l'entrée du village, sa permission ne l'autorisait pas à les voir. Il fut tout à coup assez embarrassé: où irait-il avec sa permission? Mais à Paris, parbleu! comme il l'avait, d'ailleurs, demandé.

Il avait travaillé, autrefois, à Paris, chez un horloger de la rue Réaumur, et il gardait bonne mémoire de son ancien patron. Qu'est-ce qu'il dirait, le père Fieusale, si Florimond se présentait tout à coup chez lui, en capote bleu horizon, bleu sali, hélas! en casque et décoré?

Florimond, tout d'abord désorienté par la vue de Paris, qu'il lui semblait avoir quitté depuis quarante ans, se présenta rue Réaumur, chez son ancien patron. Le père Fieusale était là, sa loupe à l'œil, grimaçant, examinant le ressort d'une montre d'argent, dont le boîtier bâillait. Et l'aspect, et le bruit de toutes choses étaient pareils à ce qu'ils étaient jadis… Cela est impressionnant: on eût dit que rien ne s'était passé, ne se passait.

Le père Fieusale était content de revoir Florimond, oui. Mais son fils, à lui, avait été tué aux Éparges. On pleura à peine, parce qu'on ne pleure presque plus. Mais on parla, comme de juste, surtout de l'absent. Florimond parvint à introduire quelques épisodes tragiques de sa propre vie, qui n'intéressaient le père Fieusale qu'autant qu'ils avaient de l'analogie avec ce qu'il avait appris des actions de son fils. On resta là, nez à nez, mélancoliquement; on mangea, on but une bouteille de bon vin. Puis, Florimond, c'était plus fort que lui, se mit à parler de son vieux père, de ses cousines, de sa petite maison, sans doute saccagée par les Boches.

Alors, seulement, il remarqua que le père Fieusale ne le regardait pas d'un si bon œil, surtout en parlant de son fils mort, lui, au champ d'honneur. Au début, le grand orgueil que le patron tirait de ce fils, mort au champ d'honneur, lui donnait une supériorité, qui le rendait aimable envers Florimond. Mais à voir Florimond très bien manger, et boire, Florimond depuis quinze mois sur la ligne de feu et non «amoché» encore, Florimond gaillard solide et même bel homme avec sa Croix, il commença de le regarder de travers et de faire le maussade. Il était jaloux, bien naturellement, bien malgré lui. Florimond, qui n'était pas une bête, sentit que, sans famille et sans pays, il était seul dans le vaste monde. Et il dit adieu à son patron.

—Je te laisse libre, mon garçon, dit le père Fieusale: à ton âge on peut avoir besoin de se distraire.

—C'est ça, dit Florimond.

Et le voilà tout seul sur le pavé de Paris. «Se distraire?» Ah! oui, les femmes! Il y en avait, pardi, qui le reluquaient, parce qu'il était beau garçon et décoré; et elles étaient assez gentilles avec leurs jupes courtes et évasées par en bas. Mais, était-ce qu'il avait perdu l'habitude d'elles? Était-ce qu'il avait le cœur trop gros? Il hésitait et ne se sentait même pas l'envie de musarder sur ces boulevards, dont l'aspect quasi normal le stupéfait, quand il pensait à «là-bas». Des cinémas, des magasins, des voitures, des restaurants, des «métros», des journaux, des gens qui parlent haut, qui ont l'air à leur aise… et, là-bas, le boyau, la boue, les marmites, le boucan infernal du canon, les nuits glacées, le sang, la pourriture, les camarades qui meurent tous les jours, la mort…