—Elles étaient bonnes, observa M. de Soucelles, et c'est cette succession qui vous amusait: comment se fait-il, Bernereau, que vous ne paraissiez pas précisément triomphant?
—C'est qu'à mesure que je vous fais toucher davantage les rapports entre l'un et l'autre récit, les objections qu'on peut opposer à leur coïncidence exacte se présentent et s'accumulent dans mon esprit. Bizarre phénomène: avant de prendre la parole, j'étais sur de nouer mon épisode au précédent: je parle à présent; je donne à Briçonnet lui-même la croyance que je tiens son propre fil, et voilà que je sens que, pour la moindre effilochure, ma prétention première est rompue. Mais elle n'est qu'accessoire dans l'affaire... Je poursuis. Il faisait chaud, disais-je, et je cherchais mon stratagème... Voici celui que je crus délicat et du dernier fin.
»Mon agitation m'ayant mené, durant les heures torrides, jusqu'au musée de peinture, j'avais eu la surprise de trouver, dans ce vaste et magnifique monument, de la fraîcheur. J'en fis la confidence à madame des Noullis, ne doutant guère qu'elle ne saisît l'occasion à la fois d'échapper à la fournaise et de passer deux heures en ma compagnie. A ma stupeur, elle fit exactement comme si elle n'avait pas entendu ma proposition. Ce n'était pas une femme si facile! C'était une provinciale timorée, soumise aux convenances, et qui témoignait hardiesse et même témérité en présence des siens, quitte à redevenir petite pensionnaire dès qu'elle avait hasardé le pied hors de ses fortifications naturelles.
»Je renonçai à la fraîcheur des pinacothèques, et ne gagnai même pas à cette abstention cinq minutes de tête-à-tête avec ma délicieuse mijaurée. Comment donc employait-elle les lourdes heures de l'après-midi? Car elle prétendait ne pas dormir.
»A peine madame des Noullis avait-elle reçu le renfort de son mari, de sa belle-sœur ou de son cousin, elle redevenait avec moi coquette, mais d'une coquetterie que j'estimais regrettable en tant qu'elle était, d'une part, excessive en vérité, et, d'autre part, sans but. Cette femme n'allait-elle pas, un de ces jours, me demander de m'accompagner au musée? Je fus autorisé à le croire. Comme elle ne s'y décidait point, ce fut moi qui lui en osai faire publiquement la proposition. Surprise, explosion, scandale! La belle-sœur ébaubie; le mari riant jaune; la dame elle-même empourprée, et pudique tout de bon. Le cousin seul demeurait impassible. Mais, en chœur, les quatre fossiles m'accusèrent de faire montre d'une immoralité «babylonienne». Cependant les aguichements de madame des Noullis à mon endroit déconcertaient le cynique débauché que l'on voulait que je fusse. Beaucoup de puérilité, en somme, comme vous voyez; un peu de ridicule aussi; mais, messieurs, quelle femme!...
»La vie presque commune avec la provinciale tribu n'était pas très aisée, car si mon idole, tout en m'attirant, me repoussait, elle aboutissait, par son manège, à rendre des Noullis ombrageux. Un exemple: j'avais pris le parti, non pas tout désintéressé, de me rendre, seul, au musée, durant les heures trop chaudes. Madame des Noullis ne vint jamais au musée, cela va de soi; mais elle ne consentit pas une fois à monter en voiture pour le Prater, entre cinq et six, avant que je ne fusse rentré à l'hôtel et en état de faire la classique promenade viennoise avec la tribu. Tout exprès, je me mettais en retard; je me faisais attendre. On m'attendait. La tribu enrageait; madame des Noullis piétinait. J'arrivais, d'un pas lent; j'affrontais allégrement l'impatience générale: n'étais-je pas le monsieur sans qui madame des Noullis refusait d'aller au Prater?
»Remarquez que la question de la promenade au Prater s'aggravait du fait qu'en mon absence une seule voiture eût suffi. A cause de moi, deux voitures étaient nécessaires. Et il y avait dispute quotidienne, avant de monter, touchant la répartition des personnes, dispute qui se terminait non moins régulièrement par loger M. des Noullis et sa laide sœur dans un carrosse, madame des Noullis, son cousin et moi dans un autre.
»La famille me maudissait; mais celle qui consentait à se dire mon flirt tenait bon; et, comme aucun des trois autres membres ne se fût privé d'elle, l'on en passait finalement par le caprice de la belle. Le frère et la sœur dévoraient leur dépit dans leur voiture à deux chevaux, et m'envoyaient à tous les diables. Vous m'entendez bien. Or, quand nous nous trouvions tous réunis, soit chez un pâtissier, soit au restaurant, de quoi supposez-vous qu'il était question? Mais du retour vers la mère patrie avec moi, du retour imminent, d'ailleurs, du long parcours en automobile, dont on fixait les étapes, soit dans le Tyrol, soit en Bavière, soit en Alsace-Lorraine, en me consultant bénévolement, et avec déférence, sur chaque halte, attendu qu'il semblait inconcevable que ce retour pût s'effectuer sans mon aide!
»Un soir, au Kahlenberg, une colline dominant la ville, où nous allions dîner pour goûter un peu d'air, je me trouvai accoudé auprès de madame des Noullis à une balustrade rustique. Des Tziganes jouaient derrière nous, furieusement, à briser leurs chanterelles. La nuit était superbe; la famille quasi écartée. Je fis à l'objet de mes amours une solennelle déclaration. Ah! était-ce enfin cela qu'il fallait à cette Célimène soumise au formalisme? Elle ne fit pas un mouvement, son visage demeura sans expression aucune. Alors, prenant la chose en souriant, je simulai que je frappai à un guichet: «Pan, pan!» Elle prononça un mot allemand que nous avions eu l'occasion de lire et d'entendre en maint endroit: «geschlossen», c'est-à-dire «fermé». Je grommelai en m'efforçant d'imiter un public mécontent. A la descente du Kahlenberg, nul souvenir de l'incident; aménité habituelle à mon égard, et coquetteries provocantes, comme si de rien n'était.
»Le lendemain, à midi, dans la grande cour du Hofburg où nous nous traînions, en désœuvrés, pour entendre l'aubade que donnait à l'empereur la musique de la garde, et comme la chaleur s'annonçait pire encore, je dis à madame des Noullis en la regardant d'une manière plus impérative que suppliante: