—C'est juste, opina madame Cantonnier, et ce ne serait pas une mauvaise idée; mais pour aller aux Sables ou à La Baule, il me semble indispensable que Cécile soit «habillée».
—Qu'appelles-tu «habillée»? demanda le père.
—J'entends que nous ne pouvons pas dans ces stations, toujours un peu cosmopolites, avoir l'air d'arriver de Chaussigny-sur-Euze...
M. Cantonnier réfléchit. Puisqu'on abordait le chapitre de la toilette, il avait lui aussi une idée à suggérer.
Elle était d'un ordre plus délicat et la formule n'en vint pas aisément à ses lèvres. Il voulait la tourner avec élégance et n'y réussit pas:
—Il y a aussi dit-il, la question de la dent...
Oui bien! il y avait la question de la dent. Faute de se décider à aller à temps «au chef-lieu», on avait laissé, hélas! s'altérer, dans la bouche de Cécile, la première molaire, à gauche; et, faute d'un dentiste compétent ou suffisamment adroit, ladite molaire avait été non pas soignée mais arrachée. Quand Cécile souriait, quand elle parlait même, la brèche était visible.
En son for intérieur, M. Cantonnier pensait que cette disgrâce physique était pour beaucoup dans l'échec de la présentation dernière, et peut-être des précédentes!... «Des disgrâces physiques, ta fille en a bien d'autres!» lui soufflait la vérité qui nous parle intérieurement. Cécile, il le fallait reconnaître, était peu avantagée du côté de la poitrine, et ses cheveux, secs et pauvres, lui eussent nui franchement sans le secours des «postiches», qui sont tout à fait admis. La vanité paternelle n'aveuglait pas non plus M. Cantonnier au point qu'il pût oublier qu'on n'avait réussi à enseigner à Cécile aucune vertu domestique. Elle était désordonnée, étourdie, indifférente, ignorait le prix des denrées comme les mille détails du ménage, comme l'orthographe et le piano.
M. Cantonnier chassait ces réalités démoralisantes, étant tout entier, pour le moment, au voyage de Paris, que rendait nécessaire la «question de la dent» et qui devait évidemment précéder la saison des bains de mer. Le chirurgien américain, consulté sur «la question», déplora l'état de la bouche de Cécile et dit que deux autres «extractions» étaient indispensables pour une mise en état. Il expliqua qu'il jetterait un «bridge» et que les apparences seraient sauvegardées. La maman s'effara: Cécile devrait-elle avouer cet appareil à son futur mari? «A son mari, s'il s'en aperçoit, Cécile n'aura rien à cacher, dit M. Cantonnier; à son futur, elle peut se dispenser de la déclaration: qui est-ce qui n'apporte avec soi quelque défaut? Il en est de plus graves...»
Lorsque Cécile eut de l'or plein la bouche et les dents éblouissantes, son papa la priait à tout propos de sourire, et il la contemplait avec satisfaction.