Cependant le docteur avait vécu là, vingt ans, dévorant sa flamme et pestant de ne pouvoir réagir. Sa qualité l'obligeait à beaucoup de circonspection. Il s'était tu. Seulement quelques âmes choisies avaient été initiées à la belle vie ensoleillée d'antan, et cette élite de la ville encore souriait à ces récits comme on fait aux pages d'un roman. On n'y donnait aucune foi. Il avait d'ailleurs, quoique garçon, l'existence la plus rangée du monde. On avait bien crié un peu, quand il avait pris pour servante une fille de Bourgueil, point du tout vilaine d'entournure et qui n'avait pas l'âge canonique. Cette brave créature, que le docteur avait, disait-on, mise à mal autrefois, persistait à lui vouloir du bien et lui était venue, un jour de foire, offrir ses services. Nul ne savait quel titre elle avait au juste dans la maison, mais si quelques mijaurées de la société avaient cru devoir faire entendre au médecin qu'elles saisissaient le scandale, le bel ordre muet de la maison Grandier d'où nul bruit ne transperçait les murs proprets enguirlandés de glycines, avait fini par imposer silence. On le considérait comme un satyre en cage, mais nul n'avait jamais regardé aux barreaux, et l'on avait fini par craindre son sabot qui devait certes avoir la corne dure.

Il paraissait tellement d'une autre race; il voyait tout à rebours du commun. Le bon greffier de Néans, M. Benoît, ne lui pardonnait pas ses sarcasmes à l'endroit du fait qui avait valu à sa boutonnière la médaille de sauvetage. Le docteur n'avait cessé de l'en plaisanter. Beau sauvetage, en vérité!

Le greffier ne s'était-il pas jeté à l'eau pour repêcher un vilain gredin dépenaillé qui se voulait faire périr?—«Le triste ouvrage, mon bon Benoît, avait dit Grandier en frottant le moribond qui revenait à la vie; en voici un qui s'enfonçait doucement dans l'eau et dans la paix, et vous venez vous mêler, vous, de le reprolonger dans la misère et le vagabondage. Laissez donc mourir les gens qui n'ont pas mieux à faire ici. Ce misérable ne valait rien pour la vie; vous le ressuscitez, et, si dans deux jours vous le surprenez à briser les clôtures de votre basse-cour, vous lui tirerez dessus en l'appelant brigand; monsieur Benoît, vous n'avez pas pour deux liards d'esprit...»

Cet homme et cette philosophie maintenaient Néans en état de perplexité. Tout savant et sympathique que fût par ailleurs le docteur Grandier, chacun gardait, en son jugement vis-à-vis de lui, un coin de réserve ambiguë qui allait se précisant chez certains jusqu'à cette quasi-affirmation en leur for intérieur: «On viendrait me dire que cet homme-là a fait un mauvais coup, que je n'en lèverais pas un bras plus haut que l'autre...»

VII

Ce dernier soir, sur la terrasse du notaire, un marronnier et un orme, trois ou quatre fois séculaires, balançaient leurs feuilles et leurs fines branches dans l'air tiède. On voyait par-dessus la balustrade de pierre, grâce aux lumignons de quelques boutiques, la principale rue de Néans s'enfoncer dans l'ombre, inégale et bossuée, molestée de pignons avancés, de vieilles maisons ventrues, jusque vers l'église dont le clocher là-bas apparaissait, par instants, dans la clarté brève d'éclairs de chaleur. On n'entendait de bruit que, parfois, celui des volets qui se fermaient mollement comme la paupière d'un œil qui s'endort peut-être avec une sorte de respect instinctif de ces silences d'été nocturne.

Les familiers étaient assis dans de grands fauteuils d'osier qu'ils appelaient des «torpeurs». M. de Prébendes seul se refusait cette flatterie des sens et il n'aimait point que Septime en usât. On causait peu, le ton se haussait si vite entre le docteur et l'abbé, que l'un et l'autre, par courtoisie réciproque, fuyaient d'ordinaire les sujets brûlants. M. Durosay n'avait rien à dire: il parlait presque seul. Madame Durosay demeurait comme le jour, étendue. Trouvait-elle à ces heures d'après-dîner un charme qu'elle ne savait qualifier? On était si à l'affût de quelque chose qu'elle aimât, qu'on prolongeait longtemps ces soirs de torpeur. Ces messieurs fumaient.

Il y avait des giroflées et des roses au pied de la maison, à une certaine distance, et de petites brises espacées en apportaient par moments les parfums presque trop violents, une minute, et tout à coup évanouis, pour revenir aussitôt après, avec une insistance.

—Ah! sentez-vous? disait quelqu'un.

—Oui, oui, c'est délicieux...