Cependant, comme il ne pouvait indéfiniment chercher cette pelote de laine, dont madame Durosay affirmait qu'elle n'avait pas besoin, ni ce mouchoir dans la poche du pardessus, il revint, et eut lieu bientôt d'observer que les hasards, qui sont mutins en certaines occasions, le sont parfois avec acharnement.
M. Durosay était de retour près de sa femme et annonçait que le docteur venant d'être appelé en consultation dans une ferme, le dîner en serait retardé; il fit remarquer bénévolement à Septime qu'il manquait de galanterie à laisser ainsi madame Durosay qui était peureuse dès le crépuscule. Le propos mit Septime mal à l'aise. Enfin, le notaire proposa d'aller en attendant faire un tour jusqu'au potager. Madame Durosay dit qu'elle n'aurait jamais la force.
—Offrez donc votre bras à madame Durosay, jeune homme, prononça le notaire; moi, je la soutiens de la droite comme il convient à l'époux; et allons, si le jour le permet, compter nos melons et nos poires.
En passant par des allées obstruées par des arbustes, on marcha sur de fines branches sèches qui craquaient et l'on dérangea des oiseaux qui voletèrent quasi sans bruit; madame Durosay poussait de petits cris. Sur un pont de bois qui enjambait un ruisseau, le choc sonore et sourd de leurs pas, la fit encore tressaillir: elle craignait surtout d'aller du côté de l'étang qui est trop triste, le soir; la moindre de ces petites choses lui coupait bras et jambes. «Bébête, bébête!» faisait M. Durosay, et il narrait des occasions critiques de sa vie où il n'avait pas tremblé.
On retrouva Lespingrelet flanqué de deux arrosoirs gros comme lui et inondant des plants de radis, de laitues, de petits pois et de choux-fleurs.
Il eut encore à parler à M. Durosay, qui, d'ailleurs, voulait voir des graines provenant de chez Vilmorin; on les aperçut bientôt l'un et l'autre à la porte d'une resserre aux grenages et aux outils, se soufflant dans les mains en creux où la semence éprouvée demeurait stable comme un sable lourd ou s'éparpillait voltigeante, pareille à une nuée de moucherons.
Septime gardait le bras de madame Durosay. Ils étaient dans une allée large et droite bordée de lavandes qui sentaient fort. Quand ils eurent fini de dire: «Voyez, ils se soufflent dans les mains à la porte de la resserre», l'allée de lavandes, large et droite, parut tout à coup à Septime immense, indéfinie, et telle qu'il serait épuisé sans doute avant d'en atteindre l'extrémité. Il eut chaud subitement. Une demi-obscurité enveloppait le jardin; il distingua les moindres bruits: la porte de la grille d'entrée à l'autre bout de l'enclos, que quelqu'un ouvrit et ferma, un chat qui rôdait parmi les massifs, et, très loin, le clic-clac d'une charrette sur un mauvais chemin et qui l'impatientait d'aller si péniblement, si lentement. Il se creusait la tête pour dire quelque chose de pas trop banal à la jeune femme dont la tiédeur à son bras le rendait stupide et muet. Il se roidissait, se voulait pincer au sang, fouetter. L'idée poignante que c'était là un moment unique dont son bonheur à venir pouvait dépendre, qu'il fallait qu'à cette minute il lui plût ou fût par elle définitivement jugé nul, le paralysait. Il ne s'imaginait point pouvoir survivre à une épreuve malheureuse de cette sorte. Et le temps coulait. Il ne disait rien.
Ils avançaient dans cette allée interminable bordée de lavandes. Au delà, il y avait des poiriers symétriquement plantés, et il se sentit la tentation de les compter; c'était une besogne qui s'imposait comme étant la plus sotte possible. Mesurer aussi l'intervalle des clic-clac de la charrette par rapport aux battements de son pouls qu'il percevait. Puis, l'embrouillement de mille idées, baroques, heurtées, confuses, troubles à ne pas en pêcher une décente; et il ouvrait de grands yeux égarés sur la large allée droite, qui n'en finissait pas et se perdait dans l'ombre.
Le docteur fut tout à coup près d'eux, émergeant de la nuit. Septime, au lieu de bénir sa venue comme celle d'un sauveur, en éprouva un désespoir si violent que ses jambes vacillèrent et il se penchait vers la haute bordure de lavande et en arrachait des brins durs et résistants, se préparant une excuse, un prétexte quelconque, s'il venait à tomber, comme il le redouta. Les personnes douées d'un fort amour-propre et, en même temps, d'une grande sensibilité, ne s'étonneront pas de cette complexité et de ces infinies prévoyances à la minute du plus violent trouble. L'arrivée du docteur clôturait pour le pauvre enfant la période qu'il s'était donnée comme essentielle et dont il ne devait sortir que bienheureux ou condamné. Et il n'avait pas ouvert la bouche; elle, sans doute, avait attendu qu'il eût la politesse de le faire et était demeurée muette. Ah! s'il se fût agi d'être poli, comme aisément il s'en fût tiré! Mais il avait eu cette envie soudaine, pressée, ardente et irrésistible de plaire, de plaire d'un coup, d'être certain tout de suite qu'on a plu, envie terrible que beaucoup de jeunes âmes passionnées et sans expérience ont connue, et par quoi, souvent, elles furent empoisonnées. Peu à peu, il lâchait le bras de madame Durosay; il se disait: «Quand je ne la sentirai plus, je m'enfuirai ou je tomberai là; et si je ne meurs pas du coup, ce sera ce soir, je sais bien, dans l'eau, là, pas loin....» Et comme il se représentait la vilaine eau de l'étang aperçue tout à l'heure, où les feuilles de nénuphars formaient de larges plaques obscures, de vraies fleurs de désespérés, il sentit que doucement la jeune femme, elle-même, reprenait son bras et lui donnait à nouveau sa pression tiède et légère, et elle dit:
—Mais non, monsieur Septime, vous donnez très bien le bras, ne vous en allez donc pas; j'aime me promener avec vous....