Pour la première fois, le nom de M. de Prébendes le fit sourire. Pour la première fois aussi, il prononça: «Ce pauvre monsieur l'abbé!» Mais ceci fut léger comme le chatouillement d'une plume qui vous frôle en son vol: il n'eut pas le temps de réfléchir à ce que ce sourire et ces mots contenaient de clarté sur son évolution, un quart d'heure après que la semonce de ce même monsieur l'abbé l'avait troublé considérablement. Mais dans la joie de cette minute de conscience, il oubliait tout pour jouir de ces deux mois de bonheur presque ignoré. De la pénombre un peu molle, tiède et dolente, les images remontaient à la chaleur et à l'éclat du jour.

Un soubresaut le remit debout, avec une brutalité qu'il ne put maîtriser. Le rêve un peu trouble de sa béatitude le plongeait ainsi en de languides nonchalances, et la claire opposition, tout à coup, d'un détail précis, le faisait bondir comme un jeune fauve. Il se retrouva sur le balcon comme tout à l'heure, le cœur battant, le corps agité, une grande force inconnue, comme une source récemment jaillie, réclamant un épanchement, une action. Quelle? il ne savait. Mais il lui fallut absolument se mouvoir, aller, marcher devant lui, se rompre de fatigue, briser quelque chose, écraser un animal sous son talon, soulever des pierres, peut-être amonceler des moellons comme ces maçons qu'il apercevait construisant une villa. Il quitta sa chambre avec l'intention de s'élancer sur la route et d'aller loin.

Comme il arrive fréquemment, au milieu de la pire exaltation morale, Septime fut distrait par la plus prosaïque des réalités. M. Durosay et le docteur l'appelaient à la grille de la villa. Madame Durosay elle-même se penchait au balcon, en robe de chambre, et tout le domestique se pressait aux fenêtres pour voir passer une voiture à pétrole, de marche assez bruyante, et que dirigeait un homme élégant, de la physionomie de qui tout le monde retint la belle barbe brune.

XVII

L'homme à la belle barbe brune fut désormais une rencontre de tous les jours. On entendait de loin le mouvement trépidant de sa machine, et l'on voyait tout à coup déboucher la voiture lourde et gauche d'allure, mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des boutiques et se levait aux terrasses des cafés pour admirer l'instrument nouveau. La forte silhouette élégante du conducteur, accompagné seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mécanique de l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononçaient: «Charmant!» on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une représentation de Samson et Dalila dans la loge de Saint-Saëns. On le vit souper au même cercle en compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et animée d'une grande hilarité; et, le lendemain, à la Villa-des-Fleurs, vis-à-vis d'une svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de beauté en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune parcimonie. Après cela, quand on l'eut aperçu de la villa Julie, assistant à un lunch en plein air, offert par les divines sœurs Iñès et Mercédès, de l'Opéra, aux artistes parisiens et à S. M. spartiate, où l'on s'embrassa au dessert et prononça des mots insalubres, sa personnalité fut haussée, particulièrement dans l'esprit de M. Durosay, à cet étage spécial à la fortune où l'on passe la liberté des mœurs comme la colère au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire dirigea les promenades du côté du Petit-Port où l'on disait que, parfois, la voiture s'arrêtait pour prendre eau.

Dans les conversations, on disait: la Voiture.

Il y eut donc une minute inoubliable quand, à la descente des grands chars à bancs qui mènent à la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la cour de l'auberge, à Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant subitement en des subtilités, hésita s'il convenait de s'approcher comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrétion ne commandait pas que l'on demeurât à l'écart et profitât d'un instant favorable pour en demander la permission au propriétaire. Grandier l'arrêta au bras.

—Parler ainsi de but en blanc à un homme qui donne la main au roi de Sparte et s'affiche avec des hétaïres!

Mais M. Durosay, fort sérieux, tint au contraire à faire le bravache, et, le chapeau à la main, s'épongeant de l'autre le front, d'une attitude mi-déférente, mi-aisée, il aborda carrément ce monsieur qui, pour l'instant, se lavait les mains, fort maculées du maniement des rouages.

—Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion m'intéressant vivement en qualité de propriétaire et, à la fois, d'ami du progrès, je prends la liberté de me présenter à vous et de vous demander quelques petits renseignements.