—Pour moi, dit M. Lureau-Vélin, je vous avouerai, messieurs, que ce couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis-à-vis de ce mystérieux dépôt de dames, m'engagea toujours à des pensées érotiques.
Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hâta de l'éclaircir.
—Je ne sais si cette impression est personnelle et causée chez moi par une certaine analogie. Je fus élevé en un collège qui n'était séparé que par une étroite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les études, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait qu'aux récréations nous puissions confondre nos cris. Cette particularité même devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres, une étrange volupté. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de chars, on entendait un cri isolé auquel une voix plus aiguë, dehors les murs, répondait comme par hasard. Notre adolescence s'écoula dans cette atmosphère échauffée. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos rêves, mais nous les y voyions extrêmement. Il y eut des nôtres qui en moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladèrent les murailles et parvinrent à toucher les chères mignonnes d'à côté.
M. Durosay, choqué du ton de la conversation en un séjour qui lui semblait si respectable, eût donné quelque chose pour que le beau parleur au moins baissât la voix. La présence de sa femme à ce «dépôt de dames», l'eût même averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur n'eût été M. Lureau-Vélin. Le docteur souriait. Le mot d'érotisme blessait Septime en son naissant amour.
M. Lureau-Vélin poursuivait, parmi des groupes d'étrangers, et dominant le délicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:
—J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'échanger de l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant deux et trois nuits à l'Hôtellerie des pieuses sœurs dont vous aperçûtes tout à l'heure la cornette. Je m'entêtai à savoir son secret, je le soupçonnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens sont bons au psychologue! Messieurs, elle y goûtait, en des journées terribles et délicieuses, la présence enclose de tous ces hommes continents!
—Oh! fit M. Durosay.
—Cas amusant d'érotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous, appuya-t-il, qu'il n'y a pas une réunion de personnes ayant dîné convenablement, et partant enclines à des passe-temps aimables, pas un cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafées, pas un lieu où jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain délice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'œuvre de ces sévères pénitents... Ah! quel bon tour ce serait à toute la luxure du monde, de venir en belle ébriété, brandir ici les flacons jaunes, et dansant autour des cellules une sarabande effrénée! Je vois d'ici de roses fillettes pour qui le goût de la liqueur se confond avec celui du premier baiser, des femmes qui reçurent du flacon marqué au signe de la croix, la grâce efficace à l'étourdissement qu'il fallait; et tous les yeux des débauchés qui gardent la mémoire du beau reflet d'or inséparable de celle d'une épaule ou d'un sein qui s'étale!... «Grâces vous soient rendues, révérends Pères! Hosanna! au divin élixir!»
»Ah! je voudrais pénétrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes et réfléchis qui sait que, par lui, de la volupté se répand par le monde, et qui orne de cette idée sa solitude et son silence!...
—Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit pervers...